Le Pacific Crest Trail est un parcours de randonnée qui traverse les États-Unis sur 4300 km, du Mexique au Canada.
Il s'étire dans l'Ouest américain, sur la dernière crête de montagnes avant le Pacifique, Sierra Nevada et Chaîne des Cascades au nord. Californie, Oregon, Washington.
Il y a 15 ans que je rêve de m'y attaquer. L'heure est venue...
Retour en France, sous la pluie et par une température fraîche, assez éloignée de celle d'Anza-Borrego ou du Mojave.
Anne-Marie — jamais en manque pour ce qui concerne l'ironie — m'a laissé une citation de Saint Augustin, bien en vue:
"Il vaut mieux suivre le bon chemin en boitant que le mauvais d'un pas ferme".
Et elle a ajouté, à la main: "Tâchons de suivre le bon sans boiter"... Oui, c'est le mieux, finalement.
Entre Saint Augustin et Anne-Marie, l'objectif est clairement fixé. On va s'y atteler dès cette semaine.
Dans quelques heures à peine, je serai dans l'avion du retour. Triste, évidemment, de cet échec. Triste, de quitter autant de gens et d'expériences formidables...
Désormais, je vais m'atteler à une tentative de réparation des dégâts. Faut essayer de remettre ces genoux en état, si c'est encore possible. Dans cette hypothèse à laquelle je m'accroche comme à une bouée de sauvetage, les mois à venir promettent d'être chargés, et c'est une très bonne chose. Entraînement d'enfer, préparation minutieuse du matériel, je vais avoir de quoi m'occuper. Je ne tiens pas, pour l'heure, à envisager l'abandon pur et simple de ce projet fou. Dans mon esprit, une seule perspective: les efforts importants à fournir, afin de me retrouver devant le monument de Campo le 1er avril 2013 dans des conditions optimales.
Faut quand même avoir un problème d'engrenages dans le ciboulot, après avoir pu goûter à l'incroyable difficulté de ce parcours furieux, pour ne rêver que d'une seule chose: y retourner pour en chier...
Mais ce qui me rassure, d'un certain côté, c'est que des tarés de ce type, j'en ai rencontré un certain nombre, dans les déserts de Californie du sud. Et nombre d'entre eux sont bien plus frappés que moi. Oh, que oui!
Un hiker du nom de VirGo est actuellement en train de monter un documentaire sur les trail angels. Pour l'heure, seule une bande-annonce est disponible. La voici, vous pouvez — comme toujours — cliquer sur le logo YouTube en bas à droite afin de la regarder en plus grand format.
Plutôt que de vous traduire la totalité des paroles, j'ai choisi de sélectionner certains passages. Vous apercevrez Donna Saufley, et les Anderson, Terrie (avant sa coiffure iroquois) et Joe.
Je commence par cette phrase du début, qui me concerne tout à fait directement. Ouaip, qu'ajouter d'autre?? C'est exactement ça.
"You have no idea what's about to happen to you: it's gonna hurt so bad, but it's gonna be the most amazing thing in your life!"
"Tu n'as pas idée de ce qui va t'arriver! Ça va faire très mal, mais ce sera l'expérience la plus fabuleuse de ta vie!"
"The Pacific Crest Trail is a lot more than just hiking. A big part of it is it's a community. The community of the hikers and the trail angels."
"Le Pacific Crest Trail, c'est bien plus que de la randonnée. Pour une large part, c'est une communauté. La communauté des randonneurs et des trail angels."
À 1'39, Terrie et Joe:
"We became trail angels as a result of my interest and love for the Pacific Crest Trail...
... And my interest and love for people."
"Nous sommes devenus trail angels du fait de mon intérêt et mon amour pour le Pacific Crest Trail...
... et de mon intérêt et mon amour pour les gens."
Warner Springs Monte:
"It's very unique. It's like the way that we used to wish — back in the 60s — the world was? It's that way, on the Pacific Crest Trail, people helping people."
"C'est tout à fait unique. C'est comme ce qu'on souhaitait, dans les années soixante, que le monde soit. C'est comme ça, sur le Pacific Crest Trail. Les gens aident les gens."
Amis cinglés, bonjour. Je ne suis pas encore rentré en France, mais je peux d'ores et déjà vous annoncer officiellement que je serai au départ, à la frontière mexicaine, en avril 2013. Naturellement, cet engagement repose sur un petit paramètre que je ne maîtrise pas totalement: la capacité pour un chirurgien à me redonner des genoux opérationnels... Le reste, je m'en charge.
Je voulais aujourd'hui évoquer un des aspects qui rendent le PCT magique, les trail angels. Ces êtres humains rares, qui sacrifient leur confort et leur argent pour accueillir, année après année, les dizaines, voire les centaines, de tarés malodorants qui passent leur porte. Seize ans d'activité pour les Saufley, à Agua Dulce, treize ans pour les Anderson, à Casa de Luna, pour ne mentionner que ceux que j'ai rencontrés. Quand j'ai évoqué le problème du financement de ces opérations avec Terrie Anderson, elle m'a répondu: "Oh, l'an dernier, on s'y est à peu près retrouvés". À peu près, seulement? Pouvez-vous, pouvons-nous, seulement imaginer ce dont il s'agit, là? Mettre entre parenthèses sa vie pendant deux mois, chaque année, accueillir chez soi littéralement des centaines de types et mettre tout en œuvre pour les aider? Douche, lessive, logement, nourriture, courrier, transport, et j'en passe. C'est proprement incroyable.
Mais sans les trail angels, comme me l'a écrit Jackass, le Pacific Crest Trail redevient un chemin de terre au milieu de nulle part ("just another line in the dirt").
J'ai évoqué, il y a quelques semaines, ou quelques mois, je ne sais plus, le problème de la machine à laver de Donna Saufley. Donna, pour ne prendre que cet exemple, lave le linge de tous les hikers qui arrivent chez elle. Cela représente plusieurs machines par jour, des centaines par saison. Laver le linge, c'est bien évidemment aussi de l'eau et de l'électricité. Mais la machine de Donna était à l'agonie. Et Jackass, un des hikers (Jason Moores), a eu la brillante idée de vouloir rendre aux trail angels un tout petit peu de l'immense générosité et solidarité dont ils font preuve auprès des hikers. Il a organisé une collecte de fonds pour remplacer la machine à laver de Donna. Cette collecte a eu un grand succès, et en quelques heures, les fonds nécessaires avaient été rassemblés. Du coup, Jason / Jackass a décidé de continuer. Il a monté une organisation, Wolverines of the PCT, dont le but est de collecter des fonds pour aider les trail angels à poursuivre leur activité et les aider, par ailleurs, de manière plus... concrète. Jackass part cette semaine, par exemple, avec plusieurs autres volontaires, aider les Saufley à monter les tentes dans leur jardin pour accueillir le flot de hikers qui sont en chemin. Il vont ensuite dans le nord de la Californie aider Georgi Heitman à s'installer, elle aussi.
Tout ceci est assorti d'une collecte de fonds transparente (https://fundrazr.com/campaigns/3J6p8).
Je vous ai bien expliqué, je pense, en quoi l'expérience du PCT pouvait être magique. L'expérience de la gentillesse, de la générosité, de la solidarité. Ce que Warner Springs Monte exprimait en disant, dans un documentaire sur le PCT: "people helping people", un endroit où les gens aident les gens. Un endroit où on peut faire l'expérience de ce que pourrait être une humanité rêvée.
Il faut cependant être bien conscient que tout ceci a nécessairement des limites. La fréquentation du Pacific Crest Trail augmente de manière exponentielle, et par là même met en danger cette expérience inoubliable. Cette année, l'association du PCT a émis 800 permis, un nombre record. Il y a lieu de se demander jusqu'où les trail angels pourront tenir le coup, face à cet afflux. Il est effectivement temps de les soutenir, eux aussi. Comme le disait Terrie Anderson, sans en être particulièrement amère, à propos de ceux qu'ils reçoivent chez eux: "There are givers, and there are takers." "Il y a ceux qui donnent, et il y a ceux qui prennent"... Joe, lui, a exprimé la même chose de manière plus crue: "We host hundreds of hikers. There are a few jerks. Not that many.""On accueille des centaines de randonneurs. Il y a quelques cons. Pas tant que ça."
J'ai fait un don à Jackass, bien sûr. Je préfère être dans la catégorie des givers, plutôt que des takers. Imaginons que tous mes lecteurs donnent $10 chacun, soit €7. Imaginons un monde de générosité et de solidarité, juste pour rêver. Pour soutenir un monde qui fait rêver.
Hiker Heaven.
La cour de la maison des Saufley. Imagine, aurait dit John Lennon, imaginez... Vous entrez chez des gens que vous ne connaissez pas, qui ne vous connaissent pas. Ils vous accueillent en souriant, sans poser la moindre question. Dans leur garage, votre colis de ravitaillement, votre courrier vous attendent, ainsi que toutes les informations les plus récentes sur le parcours. Au fond ( sur la photo), la tente pour le linge et la lessive. Vous vous déshabillez, vous mettez votre linge sale dans un panier. Vous prenez des vêtements dans les cagettes que vous apercevez au fond. Donna vous rapportera votre linge, lavé et séché.
Et ce n'est que le tout début de votre expérience dans cette oasis au milieu du désert. On ne vous demande rien, absolument rien. On vous a juste ouvert la porte. En grand.
J'ai honte, mais Rob, qui me connaît bien, me disait hier que je ne pourrais pas m'empêcher, malgré mes affirmations péremptoires, de continuer ce blog. J'ai tenu un jour.
Je dois tout d'abord vous remercier. J'ai eu quelques gentils commentaires (je suis extrêmement sensible à la gentillesse, vous le savez, dorénavant) qui m'ont surpris parce que — gros benêt que je suis — je n'avais pas bien perçu que j'avais pu intéresser des lecteurs anonymes. Je pensais sincèrement écrire pour moi, et pour mes proches, la bande d'aficionados qui n'osent pas cesser de lire mon blog, pour le cas où il y aurait une interro surprise un jour.
J'ai, quelle surprise incroyable, encore quelques réflexions à vous faire partager. Drogue dure, le PCT. Je suis comme un con, avec mon genou en vrac qui me permet à peine de marcher (p..., il s'est salement dégradé, ou alors, l'excitation du trail m'a fait faire des choses que je ne pouvais théoriquement pas faire...), et pourtant, je ne peux pas me résoudre à appuyer sur le bouton pour modifier mon billet et rentrer en France. Quelque part dans ma tête, avec l'aide sournoise de Pam et Rob qui m'obligent à me gaver de la "vitamine I" des hikers, l'Ibuprofène, je suis tenté de louer une voiture, d'aller voir mes amis de Reno, voire de tenter de repartir marcher sur le PCT! Même si je sais, en survolant mon blog, que ce p... de genou m'a emmerdé depuis le départ. Et puis, il y a encore trop de neige à peu près partout, sauf dans le désert. Je peine, en outre, à imaginer la tête de Rob si je lui disais: "Rob, tu pourrais pas me conduire quelque part dans le Mojave? Je vais aller essayer de prendre l'air quelques heures...".
Le Pacific Crest Trail est un pur joyau. Exceptionnel. Unique. Inestimable. Que fait l'UNESCO, bordel? Le PCT devrait être inscrit au patrimoine de l'humanité, sans le moindre doute. Quoique, ça signerait peut-être son arrêt de mort... Non, non, l'inscrivez pas, il vaut mieux que ça reste relativement confidentiel, malgré les tarés français qui arrêtent pas d'en parler, les cons. C'est étrange. Vous pouvez ne pas bien le percevoir en errant dans des secteurs pelés de désert aride, pas aussi spectaculaires que la Sierra Nevada que je connais, par ailleurs, mais ses vapeurs hautement addictives s'infiltrent subrepticement dans votre cerveau, comme le "crystal meth" de Breaking Bad. Et voilà, z'êtes venus, z'êtes foutus.
Les leçons? Contrairement à ce que j'ai souvent lu dans les monceaux d'information sur le PCT et les blogs et journaux divers, il FAUT y arriver en forme olympique. Ils ont beau dire que la forme, on la construit sur le trail, je réponds: "pipeau!". La caractéristique unique d'un parcours ultra longue distance, particulièrement dans les secteurs de désert, est que vous ne pouvez pas prendre votre temps. C'est une course de vitesse. Il faut couvrir des distances dingues, il faut les couvrir chaque jour, il faut les couvrir rapidement à cause de la chaleur et du manque d'eau. Faire une randonnée de 30 kilomètres, c'est une chose, en faire une chaque jour pendant des mois en est une autre, c'est une évidence.
D'où le deuxième paramètre fondamental: le poids. Oui, je sais, je l'ai avoué, je suis un gros benêt. J'ai beaucoup lu, j'ai beaucoup réfléchi, on me l'a dit, on me l'a expliqué, mais quand vous êtes dans votre bureau, à 10 000 km du PCT, vous pouvez vous croire plus fort que vous ne l'êtes, plus jeune que vous ne l'êtes, plus en forme que vous ne l'êtes, avec des genoux plus fringants qu'ils ne le sont.
Et trouver la recette magique — un sac léger qui contient le minimum vital pour affronter le chaud et le froid — n'est pas simple du tout. En réalité, on entre dans la zone des compromis. Compromis entre confort et efficacité, compromis entre l'utile et l'indispensable, compromis entre légèreté et sécurité, compromis en ce qui concerne une certaine prise de risques. Certains hikers ont des sacs ultra-légers, mais dès que de sérieuses intempéries arrivent, c'est sauve qui peut, où est le motel le plus proche... s'ils peuvent y parvenir. En 2005, je crois, l'un d'entre eux n'a pas trouvé le motel et est mort à San Jacinto. Et vu ce qui nous est tombé sur la tête à Mount Laguna, nous avons eu de la chance d'être à l'abri dans le Lodge. À quelques heures près, la situation aurait été très différente, et dangereuse.
Un exemple de cette quadrature du cercle:
Le sac de Charlie (je rabâche, on parle toujours du poids du sac SANS eau ni nourriture) pesait 7 à 8 kg. Il y a beaucoup mieux, ou pire (4 à 5 kg n'est pas si rare que ça).
Mon sac vide pèse, à lui seul, 2 kg. La tente, la plus légère du marché, 1kg. Le duvet, 1,2 kg. Vous voyez qu'avec ces trois éléments, qu'ils appellent "Big Three", les trois éléments les plus lourds, je suis déjà à 4,2 kg, avant même d'avoir introduit la cuillère en titane et un caleçon de rechange, ou un bidon d'eau. Ni un Nikon D4!! C'est une affaire beaucoup plus compliquée qu'il n'y paraît. Parce que le PCT va vous jeter à la figure des conditions très variées, mais toujours extrêmes. De chaud ou de froid. D'un jour à l'autre, comme j'ai pu le vérifier à Mount Laguna. Mais on ne peut pas faire l'impasse sur cette question éliminatoire. Si vous êtes un tantinet trop chargé, vous ne pourrez pas aller assez vite. Vous ne pourrez pas parcourir les 30 km par jour réglementaires.
Je sais déjà que si je veux pouvoir revenir l'an prochain, avec un ou deux genoux ravalés, il faudra encore alléger mon sac. Mais je ne sais pour le moment pas comment.
Bon, allez, je n'écris plus que ce blog est enfin terminé. Je suis incorrigible.
Et voilà, j'abandonne... pour cette année. Je peux à peine marcher, en boitant, et je dois me prendre la jambe à deux mains pour la déplacer. Y a pas à dire, si vous voulez tester vos articulations, le Pacific Crest Trail est un terrain parfait.
Terrie et Joe partaient hier soir voir un match de baseball opposant l'équipe de Los Angeles, les Dodgers, à leurs meilleurs ennemis, les Giants de San Francisco. Ces matches se jouent par séries de trois: on en est à un match pour chacun, hier soir était le troisième. Suspense insoutenable. (Dernière minute: les Dodgers ont gagné. Joe doit être heureux, il a un tatouage des Dodgers sur la jambe.)
On appelle Rob à la rescousse, qui me dit qu'il faudrait sans doute qu'il ait un tonnelet de brandy autour du cou. Oui, certainement... Et Terrie et Joe m'emmènent vers la gare centrale de Los Angeles, Union Station, où Rob vient de son côté me récupérer. Le trajet est vraiment typé Los Angeles, Joe au volant et Terrie en train de consulter son iPhone pour avoir les infos sur la circulation sur les freeways, tout en alternant à la radio entre les commentaires du match qui vient de commencer et inforoute ("Plus que 27 miles, le score est de 2 à 1"...). C'est le stress. On a du bol, dans l'autre direction toutes les voies sont à l'arrêt.
En arrivant à la gare, j'appelle Rob sur son portable pour lui dire que je suis bien arrivé devant Union Station. Il me répond que c'est une bonne chose, et... je le vois sortir de la gare son téléphone à l'oreille.
Voilà, retour à la case départ. Ou presque.
La grande question qui se posait au départ était de savoir ce que je cherchais en prenant la décision de partir sur le Pacific Crest Trail. Je n'ai toujours pas cette réponse. Mais je sais ce que j'ai trouvé, et ce n'est certainement pas ce à quoi je m'attendais. Ou plutôt, c'est bien au-delà de tout ce que je pouvais imaginer. Et pourtant, je crois bien connaître les Américains. J'ai trouvé des êtres humains exceptionnels, "unusual people", comme disait Joe Anderson, des gens hors normes. J'ai trouvé une générosité qui vous met les larmes aux yeux. J'ai trouvé la solidarité. J'ai trouvé la gentillesse. J'ai trouvé une humanité comme celle dont on rêve.
Le Pacific Crest Trail est évidemment un formidable défi physique. Mon genou flingué pourrait vous en parler longuement. Il a rappelé son ambassadeur et nous ne nous parlons plus. Mais c'est avant tout une fantastique aventure humaine. C'est tout le paradoxe. Vous pensez partir dans le désert, au milieu de nulle part, et vous ne cessez de faire de merveilleuses rencontres, inoubliables. Mon carnet d'adresses s'est déjà sérieusement enrichi. Alors, si j'étais parvenu au Canada...
Les êtres humains, bien plus que les paysages, voilà ce qui m'aura marqué. J'espère que ça s'est vu dans ce blog que je vous remercie d'avoir pris la peine de lire. Justin, Southern, Bone Lady, Swiss Cheese, Running Wolf, Hot Wing, Penn-J, Alaska, Drew, Gourmet, Steve, Charlie, Wolfe, Heart, Francis, Double 0, Oops, Wolverine, Copernicus, Andy, Nick, voilà les noms — parfois rocambolesques — que j'ai en tête, sans avoir eu besoin de consulter mon journal pour les retrouver. Sans oublier — comment pourrait-on? — tous ceux qui vous apportent une aide totalement désintéressée, vous ouvrent leur cœur immense. Le Pacific Crest Trail est une expérience qui vous vieillit physiquement, mais vous rajeunit mentalement. Un phénoménal bain de jouvence, si d'aventure vous doutiez de l'humanité.
À titre personnel, comme l'avait prédit Jean-Michel, qui a parcouru le PCT en 2009, je suis déjà hanté par les fantastiques souvenirs. Il m'est désormais impossible de tourner la page. Je veux continuer cette remarquable aventure. Ça me démange violemment, comme si j'avais fumé du poodledog. Je suis, c'est sûr, accro au PCT, et je vais, par tous les moyens, chercher à revenir. Je dispose d'une formidable motivation pour essayer de soigner ce genou. Et je dispose aussi de l'expérience, je sais maintenant mieux comment aborder ce problème complexe, au plan physique autant que matériel.
Ce blog s'interrompt aujourd'hui. J'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire, et j'espère que vous en avez eu à le lire. Mais je n'écris pas le mot "fin". J'espère de toutes mes forces pouvoir le reprendre dans un an.
Dans l'immédiat, Richard vient de m'écrire pour m'inviter à revenir à Palm Springs pour aller faire la fête avec eux. C'est un programme qui a mes faveurs... Je ne sais pas si le vin californien ou la bière mexicaine sont bons pour les genoux, mais ils le sont à coup sûr pour le moral.
Je vous embrasse tous, ou vous fais un énorme hug à la Terrie Anderson, c'est au choix.
Mr. Big Shot
Casa de Luna: les photos de fesses de hikers, et la collection de bandanas qui servent à faciliter le stop ("Vers le sentier", ou "Vers la ville"). J'ai le mien...
Nous sommes donc partis afficher le message pour Steve sur le trail, afin qu'il arrive ici avant qu'on ne commence à m'arracher les ongles. À 9 heures 59, Terrie me dit qu'il ne reste plus qu'une minute, mais qu'elle va partir à la recherche de Steve sur la route, parce qu'il ne devrait plus être très loin. Et effectivement, elle revient avec lui. Il a le message à la main, un peu sidéré de cette histoire. Le mystère est qu'il m'a attendu pendant deux heures à Bear Spring, peu après que nous nous soyons vus pour la dernière fois et nous ne comprenons pas comment nous avons pu nous manquer. Après étude approfondie de la carte, nous comprenons qu'il y a un ancien et un nouvel itinéraire du Pacific Crest Trail, à très peu de distance l'un de l'autre. Il m'attendait sur l'un, j'ai pris l'autre...
Steve compte repartir sur le sentier tout de suite, maintenant qu'il sait que je suis en de bonnes mains. Exotiques, sans doute, mais de bonnes mains, ça, c'est sûr. Mais avant ça, nous partons tous les deux manger un morceau. Nous nous rendons compte que nous avons beaucoup de points communs et je regrette sincèrement d'être contraint de le quitter. Je m'entendais très bien avec lui. Mais mon genou déconne. Et Steve, qui a eu exactement la même chose et s'est fait opérer des genoux, pense que ce n'est pas gérable de continuer comme ça, de faire une demi-journée de marche et une demi-journée d'auto-stop. D'autant que nous ne sommes qu'au tout début de ce parcours de folie. Je suis malheureusement bien d'accord. Nous discutons longuement. Même s'il faut aussi tenir compte de notre âge qui rend chaque année qui passe plus problématique pour se livrer à une telle activité de cinglé, il vaut certainement mieux prendre le taureau par les cornes, passer par la case chirurgie et envisager de revenir l'an prochain. Parce que ne pas revenir est une option que j'ai déjà éliminée, tant l'expérience que je vis est fabuleuse. Je commence à comprendre ceux qui vivent quasiment sur le trail, année après année.
Au retour du restaurant, conférence avec Joe, Terrie et Steve devant la maison, dans un environnement totalement improbable. Terrie et Joe accrochent chaque année une bannière devant la porte de leur garage, que signent tous les hikers. Elle finit la saison couverte de signatures. Steve s'empresse de signer: "J'ai sauvé les ongles de Mr. Big Shot." Steve.
J'ajoute: "Philippe, Mr. Big Shot. J'ai toujours 10 ongles. Merci, Steve."
Avant que Steve ne reparte sous une chaleur absolument torride, nous prenons des photos devant la bannière encore presque vierge. Et pour nous faire sourire, Terrie baisse son pantalon et nous montre ses fesses...
Le monde étrange et merveilleux du Pacific Crest Trail que je risque fort de devoir quitter, à grand regret, mais temporairement, c'est certain.
Terrie m'annonce qu'ils viennent de recevoir la robe de mariée. What? Quelle robe de mariée?? Eh bien, il y a cette année un hiker qui marche en robe de mariée. Il en change tous les 100 miles et en envoie donc de nouvelles le long du parcours.* Cette année aussi, un enfant de 7 ans fait le parcours avec sa mère. L'an dernier, un couple a parcouru toute la partie sud, jusqu'à Kennedy Meadows, avec un bébé de 17 mois... Steve, lui, fou d'aviation qui possède son propre avion, a organisé un ravitaillement des plus étranges. Dans le Mojave, un de ses amis va venir lui porter son colis, mais le larguer... d'un avion. Étrange et merveilleux, disais-je...
La nouvelle robe de mariée de Hiking26.
http://www.hiking26.com/
* Wolfe, qui vient d'arriver à Casa de Luna, me dit qu'il a marché pendant une semaine avec le marcheur en robe de mariée. Quand ils sont arrivés à Paradise Café, il est rapidement parti aux toilettes se changer pour ne pas effrayer les clients, ou leurs enfants (Maman, regarde le monsieur en robe!). Mais à ce moment-là, le patron du café est venu se mettre en travers de la porte et lui a dit: "Pas question qu'on vous serve sans la robe! On savait que vous alliez arriver, vous allez porter cette robe!" Et il a dû la remettre.
Wolfe, Casa de Luna.
Devant la maison de Terrie et Joe.
Terrie Anderson.
Steve.
Bienvenue à Casa de Luna, le Club des Cinglés.
Casa de Luna.
La phrase du jour:
Steve: "Saved Mr. Big Shot's fingernails."
"J'ai sauvé les ongles de Mr. Big Shot."
Si on faisait un résumé rapide, il faudrait dire que c'est la merde... Mais la folie continue.
La nuit a été épouvantable. Malade comme un chien du steak et du seau de glace d'hier soir, partagés avec Steve. En réalité, mon régime alimentaire a bien changé, et le steak de mammouth que Steve nous a cuit au barbecue (plus de 1 kg!) était trop riche, et trop copieux. Je me lève vraiment patraque. Steve, lui, indestructible (un Texan!), est déjà en train de cuisiner une omelette pour le petit déjeuner...
Tout le monde se prépare, plus ou moins. Double O vient d'arriver. Américain, professeur d'énergies renouvelables à l'université de Pékin, il vit désormais au Japon. C'est lui que j'avais croisé en approchant de Mount Baden Powell, avant Wrightwood. Je déjeune avec Steve, et Donna vient nous rejoindre. Nous avons une très longue conversation à trois, très intéressante, au point qu'à 9 heures, nous sommes toujours dans le salon à bavarder. Il va falloir se secouer, la chaleur monte.
À 9 heures 30, nous faisons nos au revoir, avec les hugs de rigueur, et Donna prend des photos de nous. En route. Nous quittons à regret ces gens absolument extraordinaires, d'une incomparable générosité. La traversée d'Agua Dulce, le long de la route, est assez longue. Mais avec Steve, l'émulation aidant, nous adoptons un rythme très rapide. Nous parcourons les premiers miles à 6 km/h, un record pour moi.
Il s'agit maintenant d'attaquer l'ascension de la Sierra Pelona, la première d'une série de montagnes à franchir avant de descendre sérieusement vers le Mojave. Les collines sont recouvertes d'une végétation naine, mais abondante. Pas d'arbres, bien sûr. Peu à peu, la végétation se réduit, on entre dans une énième zone brûlée, où les branches de manzanita noircies sont le seul témoignage d'une végétation disparue dans un des innombrables incendies. De hautes herbes ont pris le relais, elles font ma taille et je me glisse entre deux haies d'herbes qui ondulent au vent. Je n'aime pas beaucoup ça, c'est un coup à ramasser des tiques, même si mes vêtements sont imprégnés d'insecticide. La chaleur a également fait apparaître de toutes petites mouches noires, très agressives. Mon genou a commencé à faire des siennes depuis un bon moment, et j'ai suggéré à Steve de partir en avant, pour que je puisse marcher plus tranquillement. Le rythme d'un hiker entraîné, c'est très éloigné d'une marche digestive du dimanche. Il faut manger des miles. Vous en avez un petit aperçu dans la vidéo. Mais j'ai de plus en plus de mal à garder ce rythme. Steve a disparu, mon genou me fait de plus en plus mal, et bientôt, la douleur commence à irradier dans le mollet. Plier le genou devient peu à peu difficile.
Nous avons parcouru la distance qui nous sépare de la cache des Anderson en temps record; je n'en reviens pas. Terrie et Joe Anderson sont les prochains trail angels au programme, derrière la montagne suivante. Ils sont réputés pour les soirées déjantées qu'ils organisent pour les hikers, d'un style radicalement opposé à celui des Saufley, à Agua Dulce. Chez les Anderson, c'est un gigantesque et joyeux bordel, on s'y livre à des bagarres dans la sauce au chocolat, bien arrosées à la bière... Ils habitent une maison du nom de Casa de Luna, à Green Valley. Ils ont poussé la générosité — et c'est un terme qui a du sens ici — jusqu'à alimenter de surcroît deux caches d'eau aux abords du Mojave. Et cela veut dire prendre la voiture, faire des miles, puis porter des bidons d'eau sur le sentier, sous une chaleur accablante. Tous les deux jours. L'une d'entre elles est notre première cible, à 18 km du départ. J'y parviens en boitant, pensant y rejoindre Steve que j'ai aperçu peu avant. Mais il n'est pas, ou plus, là. J'appelle, mais personne ne répond.
Après cette cache, il me faudrait marcher 20 kilomètres de plus, et franchir une ou deux montagnes. Je ne sens pas du tout le truc. La cache se trouve à une centaine de mètres d'une route. Je pense que ce serait une idée beaucoup plus raisonnable de faire du stop, et d'aller directement chez les Anderson faire une pause. Ça ne sent pas bon du tout.
Je pars le long de la route jusqu'à un ranch pour demander dans quelle direction je dois faire du stop pour aller à Green Valley. J'explique ma situation, mais je suis tombé sur un couple assez peu américain, selon mes standards. Ils me parlent derrière la grille d'entrée, l'air méfiant, et m'expliquent qu'ils ne peuvent rien faire pour moi, alors que Green Valley est à une dizaine de kilomètres et qu'un pick-up est garé devant la maison. L'exception qui confirme la règle, j'imagine. Je m'installe au bord de la route, mais beaucoup de voitures passent devant moi sans s'arrêter. On confirme l'exception qui confirme la règle?? Une voiture finit par s'arrêter, un couple à bord. Super, ils se sont arrêtés. Mais la première phrase de la conductrice est plutôt déroutante: "You're not going to kill us, are you?" Vous n'allez pas nous tuer, n'est-ce pas? Je réponds que non, sans doute pas, parce que je ne veux pas avoir d'ennuis... J'ai déjà assez de soucis avec mon genou. Ils me conduisent gentiment, tout de même, avec une certaine méfiance, jusqu'à la Casa de Luna, un indescriptible capharnaüm, assez proche d'une casse automobile, finalement. Terrie m'ouvre la porte et me tombe dans les bras, un colossal hug. Terrie a des formes... généreuses, et une coiffure iroquois d'un effet surprenant. Dans la maison, plusieurs chiens vautrés sur les canapés, un bordel insensé, et Joe qui vient me dire bonjour, un homme d'une grande douceur. Sur la façade de la maison, cette pancarte: HIPPIE DAY CARE, Garderie de hippies... Terrie et Joe ont même embauché une jeune fille pour les aider en vue de l'arrivée de la meute des hikers cinglés. D'ici deux semaines, ils seront 30 à 40 chaque soir. Et Terrie leur fait à manger, gratuitement... Vous le croyez, ça?? Consommation de préparation pour la pâte à pancakes: 150 kg par saison. Je demande où est le "donation jar", la cagnotte où on laisse son obole. Terrie me dit que ce n'est en aucune manière une obligation, mais qu'ils apprécient ce genre de geste. Ah bon? Sur le récipient qui fait fonction de tirelire: "Karma Jar". "Récipient du Karma". Ouais, pour le karma, je crois qu'ils ont déjà fait le plein, ces deux-là. Une telle générosité, ça devient vertigineux. Et pourtant, je peux vous l'assurer, je ne suis pas chez des gens fortunés.
On me met tout de suite un sac de glace sur le genou et un grand verre de vin en main. Je vais dormir sur un canapé installé devant la maison, je suis le seul hiker aujourd'hui. Steve devrait arriver ici demain.
Et qu'est-ce qu'on fait maintenant? Oui, c'est la merde. J'avais commencé à prendre le rythme, j'avais de nouveaux copains, j'avais réglé de manière satisfaisante le problème du poids du sac, bref, ça roulait. Et voilà que ce genou me confirme qu'il n'en peut plus. Fait ch...!
Faut être réaliste. Compte tenu des étapes à parcourir, du problème de l'eau, du problème de la chaleur, il y a très peu de chances que je puisse tenir le coup avec un genou qui déconne. Après, ce sera la Sierra avec des dénivelés de fou.
Terrie me propose de m'emmener jusqu'au train-métro Metrolink qui... me reconduirait à Long Beach. On croit rêver. Je vais voir demain. Mais je brûle mes dernières cartouches. Plus de trail angels avant la Californie du nord, maintenant, à des centaines de kilomètres. À ma connaissance, les prochains sont Bill et Molly Person (dont j'ai pu tester l'immense générosité il y a quelques années), au lac Truckee, près de Tahoe. Ou mes amis à Reno, dans le même secteur. Si je me retrouve planté dans le wilderness loin d'ici, ça va devenir beaucoup plus compliqué d'en ressortir. Je vais quand même voir si Steve arrive demain. Il doit de son côté se demander où je suis passé. Ça m'ennuie. Terrie me propose d'aller déposer un message sur le trail pour lui faire savoir que je suis à Casa de Luna. Tous les hikers ne font en effet pas escale ici; il faut faire 2 miles pour y venir, et l'atmosphère y est... particulière. Nous rédigeons un message, style Casa de Luna: "Steve, nous détenons Philippe en otage contre rançon. Si tu ne viens pas rapidement, nous allons lui arracher les dents. Pour commencer, nous lui arracherons un ongle chaque heure à partir de 10 heures"...
La version définitive du message, laissé sur le trail:
Steve, Nous détenons Philippe en otage. Nous ne négocierons sa libération qu'en personne. Il va bien, pour le moment. Nous lui arracherons un ongle à chaque heure après 10 heures du matin. Tu peux nous appeler depuis le magasin.
Ce qui est sûr, c'est que le Pacific Crest Trail est réellement addictif. Si je suis contraint d'abandonner, ce que je ne souhaite pas, ce sera direction le bloc opératoire et je causerai à Anne-Marie de l'idée dingue de revenir continuer le parcours de cinglés l'an prochain.
Préparation du dîner à Agua Dulce.
Au moment où Steve et moi partons, rencontre avec Heart, Francis et Wolfe, qui rentrent du restau.
Les vélos sont mis à disposition par les Saufley...
Registre de la Sierra Pelona.
Steve signe le registre.
Où sommes-nous?
Descente vers Bouquet Canyon Road.
La précieuse cache des Anderson.
Joe Anderson, Casa de Luna. Devant sa collection de photos de hikers en train de montrer leur cul...
La phrase du jour:
Joe: "It's a rare breed that can hike 20 miles a day for 4 months."
"C'est une espèce rare, celle qui est capable de marcher 30 km par jour pendant 4 mois."
Allez, faut s'y mettre. Je démarre dans quelques instants avec Steve. Mais il y a aussi Heart, Wolfe, Francis, Oops. Notre objectif est la ville de Tehachapi, au milieu de nulle part, à six jours d'ici.
Dans l'immédiat, nous allons parcourir une nouvelle zone montagneuse avant de descendre dans la plaine du Mojave. À partir de Three Points, on sera dans le vif du sujet et je crains que l'ombre n'y soit rare.
Premier point d'eau, la cache des Anderson, à 18 kilomètres d'ici. Il est 7 heures. Il fait déjà chaud. Les oiseaux-mouches virevoltent en tous sens. Je prends cinq litres d'eau.
Une nuit froide dans le désert, où j'ai pu dormir un peu, un grand luxe, dans la "suite" — comme l'appelle Steve — réservée aux vedettes de cinéma ("Mr. Big Shot" est le nom que me donne Steve dorénavant, Monsieur Grosse Légume). Nous sommes quatre. Scott est arrivé hier soir, d'Auburn, une petite ville que je connais bien, dans les contreforts de la Sierra Nevada, au cœur du gisement d'or du XIXe siècle. Il va partir pour Campo pour s'attaquer au Pacific Crest Trail. Mais il y a un petit problème: il a un chien. Un problème, vous dites? Mais non, Donna... va le lui garder, pour six mois. Elle va même le conduire à Los Angeles pour qu'il prenne un train pour San Diego, où d'autres trail angels prendront le relais et le conduiront au départ. Vous n'avez pas un peu le sentiment que je vous parle d'un monde dont on pourrait penser qu'il n'existe pas, un croisement des Bisounours et de Blanche-Neige? Eh bien, ce monde stupéfiant existe pourtant, j'y suis actuellement, c'est le monde du Pacific Crest Trail.
Je me lève et sens une bonne odeur de café. Steve a commencé à nous préparer le petit déjeuner dans le bungalow. Nous avons de la chance, dans une certaine mesure. Il y a généralement quelques dizaines de hikers ici, à se partager les installations offertes par Donna et Jeff Saufley. Mais nous ne sommes que trois dans le bungalow, le grand luxe. Scott est déjà parti avec Donna. Et Steve commence à nous cuisiner une délicieuse omelette à la saucisse. C'est parti pour un grand moment, un de ceux qui m'émerveillent et me nourrissent, à tous les sens du terme. Ça me donne aussi l'occasion de continuer mes investigations, mon enquête psycho-sociologique visant à essayer de comprendre ce qui se passe dans le cerveau d'un dingue furieux. Charlie est un spécimen tout à fait intéressant, de ce point de vue.
Charlie a 39 ans. Il passe sa vie sur les sentiers longue distance. Il a parcouru l'Appalachian Trail, le Continental Divide Trail, et le Pacific Crest Trail. Quatre fois. C'est son cinquième parcours... J'imagine que la question vous brûlerait les lèvres, si vous partagiez un petit déjeuner avec lui. Elle brûlait les miennes. Eh, Charlie, comment tu fais pour survivre, financièrement? Et la réponse est d'une simplicité biblique, mais tellement révélatrice de l'état d'esprit de nombre de cinglés que je fréquente ici: "Je vis à l'économie, très modestement. Il me faut 200 dollars par mois, pas plus. L'hiver, je travaille dans un magasin de matériel de sport, j'économise et l'été, je pars sur les sentiers. J'ai de très petits besoins. Je n'ai pas de petite amie, ça coûte trop cher." "Donc, Charlie, je suppose qu'on peut dire que tu ne cherches pas à faire carrière"? "Rien à foutre. C'est pas ça qui m'intéresse". Charlie ne vit, à 39 ans, que pour randonner. Il a fait de la compétition de VTT, mais se considère trop âgé pour ça maintenant. Il n'est heureux que sur les sentiers longue distance. Il a dû malheureusement toucher du poodledog et se gratte sans cesse. Pas grave, me dit-il, ça ne dure qu'une ou deux semaines*. Steve me raconte avoir rencontré deux jeunes hurluberlus qui, en voyant le poodledog, ont cru que c'était du cannabis, et en ont cueilli dans l'intention de le fumer. Ah ça, c'est sûr, ça a dû leur faire de l'effet! Ça n'agit qu'au bout de plusieurs jours...
* Erreur, Charlie. Ça dure... deux mois, et les ravages peuvent être épouvantables.
Charlie.
Steve est Texan. Il était ingénieur dans l'armée de l'air et est retraité. En fait, il était passé dans l'aviation civile, mais après le 11 septembre, sa compagnie aérienne a mis la clef sous la porte et il a été licencié. Youpi, a-t-il répondu, je vais pouvoir partir marcher. Il est veuf et... il marche. Il repart d'ici demain. Si mon genou continue de s'améliorer, je pense repartir avec lui. Le Mojave me fait peur. 400 kilomètres par des températures de 40° et plus, plusieurs tronçons de 40 km sans eau, qui nécessiteraient théoriquement 16 litres d'eau. Un poids impossible à porter. La "clef" de ce problème est de marcher quand il fait moins chaud, tôt le matin, et tard le soir, en essayant d'aller aussi vite que possible. On est là très, très loin de la marche de détente. Vous imaginez le stress, la peur de manquer d'eau, quand la prochaine "ville" est à six jours de marche d'ici?
Andy, le bip-bip australien, vient d'arriver, en compagnie d'un autre hiker, Francis. Donna vient nous voir pour bavarder. Ils sont bien évidemment très intéressés de discuter du sujet de ma thèse, qui les concerne directement: les relations des Américains à la nature au XIXe siècle. J'ai une chance inouïe, il faut bien le dire: je parle leur langue et je connais leur culture et leur histoire. Nous avons des choses à partager. J'ai une chance inouïe, il faut bien le dire, d'être ici et de partager tant d'expériences intéressantes.
Notre cuisinier, Steve..
Steve.
P'tit déj et conversation à Hiker Heaven. Steve, Charlie, Mr. Big Shot...
Steve et moi partons déjeuner à Sweetwater Café. Au retour, il achète pour nous deux un steak de cinq centimètres d'épaisseur qu'il veut cuire sur le barbecue ce soir. La vie est rude.
Un esprit malveillant se demande si je suis sur le PCT ou au Club Med (:-))... Les deux, mon colonel!
Ce matin, Craig quitte la maison à 6 heures 15, des horaires de hiker. Et Cindy me propose alors d'aller le rejoindre sur le lieu de tournage, avant de partir pour Agua Dulce. Je rappelle qu'elle est censée travailler aujourd'hui, bien que nous soyons dimanche. Quant à l'équipe de tournage, quelques 80 personnes, ils sont en plein centre de Los Angeles, devant la bibliothèque centrale, parce que, justement, le dimanche, il y a moins de circulation et de bruit. Et leur installation, c'est la caravane du Tour de France.
Nous prenons notre mug de café en chemin, et me voilà, avec mes vêtements de randonneur quelque peu dépenaillés, au milieu de l'équipe, qui commence à me regarder avec curiosité. Des gardes de tous les côtés, avec oreillette et talkie-walkie de rigueur, pour contrôler l'accès. Cindy m'expliquera que comme ils se connaissent tous, dans ce petit milieu, ils remarquent tout de suite les intrus et se demandent qui je suis. Je ne fais pas vraiment couleur locale, à vrai dire. Mais... ce sont des... Américains, gagné, et ils viennent tous me parler. Enfin, jusqu'au moment où on crie "moteur", et là, un silence religieux se fait. Pas de bruit, pas de photo, surtout pas de flash. C'est un ballet extrêmement organisé, de manière quasi militaire, où tout le monde semble plutôt inactif, mais tout le monde sait exactement ce qu'il a à faire. Et, même sur un film comme celui-ci, dont Cindy me dit que c'est un petit budget, la journée de tournage coûte 80 000 dollars. Il vaut mieux éviter les pertes de temps.
Je suis installé à côté de Craig, ingénieur du son, et on me donne des écouteurs pour que je puisse entendre les acteurs. L'acteur principal, d'ailleurs, il semble les gonfler, parce qu'il est incapable de prononcer correctement son texte. Et le temps passe. On me donne des tas d'explications, et j'en apprends probablement plus en quelques heures qu'en 40 ans. Et comme j'aime bien apprendre des choses, je me régale.
Au moment où l'équipe déplace tout son invraisemblable matériel pour gagner l'intérieur d'un bâtiment de bureaux voisin, Cindy et moi repartons, direction le Mojave. À l'arrivée chez Donna et Jeff Saufley, nous sommes accueillis à bras ouverts, et Cindy en profite pour... discuter un bon moment avec eux. Il n'y a pour l'heure qu'un seul autre randonneur, Charlie. Nous sommes en avance sur le gros de la troupe, qui va bientôt débarquer, dans les jours qui viennent. Donna m'explique où trouver mes colis de ravitaillement stockés sur des rayonnages dans le garage, où mettre le linge, et me montre le bungalow réservé aux hikers. Une chambre m'y attend... Toute leur maisonnée, au milieu du désert, est organisée pour aider les randonneurs du PCT. Et ils font ça depuis 16 ans.
Steve dans le bungalow des hikers. Notez les vêtements prêtés pendant la lessive.
Peu après, Steve arrive, un Texan. Sa priorité est, évidemment, la douche et la lessive. Charlie et moi partons déjeuner "en ville", en empruntant des vélos mis à notre disposition. Agua Dulce est un hameau, plutôt qu'une ville, un regroupement de ranches. Mais comme toujours, c'est très étalé et il y a une bonne distance pour parvenir aux 2 ou 3 restaurants. Mon genou confirme qu'il y a un vrai problème et je suis inquiet. Donna me dit que je peux rester aussi longtemps que je le veux pour le soigner... Charlie, avec qui je déjeune dans un restaurant mexicain, a déjà parcouru le PCT CINQ fois. Il m'explique qu'il a un jour marché en compagnie de Scott Williamson et de son copain Adam Bradley. Bilan de la journée? 35 miles (56 km) en 12 heures de marche. Au secours!! D'un autre côté, son sac pèse 8 kilos. Comment fait-on? "Il suffit de renoncer à tout un tas de choses dont on pense avoir besoin, mais dont on peut se passer". Oui, effectivement, c'est simple. Pas de tente, pas de portable...
Bon, c'est pas tout, ça, Hollywood, les paillettes, la grande vie... À Agua Dulce, je sors de la maison et je suis dans le Mojave. La température extérieure cet après-midi me le confirme. Va falloir étudier le parcours avec attention. Va falloir causer à mon genou, aussi.
Sur le topo des étapes à venir, cet avertissement:
ALERTE!!! La marche à partir d'Agua Dulce est épouvantablement chaude. Il va vous falloir davantage d'eau que vous n'en avez porté jusqu'alors. Le prochain point d'eau est la cache des Anderson à Bouquet Canyon Road. Je vous conseille de porter au moins 4 litres d'eau pour les 11 miles entre Agua Dulce et Bouquet Canyon Road, à moins que vous ne marchiez la nuit. Cette marche chaude, chaude, chaude continue jusqu'à Kennedy Meadows (400 km).
Avec Craig, downtown L.A.
Jeff & Donna Saufley, Hiker Heaven, Agua Dulce.
Le bungalow pour les hikers.
Les colis en attente dans le garage.
Charlie, 5 PCT dans la musette. Notez le "verre" de Coca, à remplissage automatique.
Je suis ce soir à Hollywood, si, si! Une journée sidérante, mais pour comprendre, il faudra lire jusqu'au bout...
Une journée de montagnes russes… euh, non,
américaines.
Debout à 6 heures, prêt à démarrer à 7.
Aucun ours n’a pris la peine de s’intéresser à mon sac de nourriture. Ça
confirme que ce que j’ai à manger n’est vraiment pas terrible.
Je vous ai déjà dit que le Pacific Crest
Trail était un parcours pour malades mentaux. Je confirme. Pendant que je me
prépare, je vois passer un randonneur… en courant! Il a à peine le temps de me
dire bonjour avant de s’évaporer. Ils n'auraient pas dû le libérer si tôt, celui-là.
Quant à moi, je serai tout seul toute cette journée,
encore. Il faut d’abord ressortir de Holcomb Canyon, ce qui signifie grimper.
Et grimper sérieusement. Mais le paysage est somptueux, au-dessus du Mojave, et
il ne fait pas trop chaud. Des conditions idéales, telles qu’on en
redemanderait. J’ai un peu mal partout, et des ampoules douloureuses aux pieds,
mais je me sens plutôt bien.
Je vois que je suis près de l’extrémité de
la chaîne des San Gabriels, et que ça commence à descendre doucement vers le Mojave.
J’aperçois des bâtiments. J’aimerais bien descendre.
Mais le Pacific Crest Trail, ou ses concepteurs, ne l’entendent pas de cette
oreille. Oh, il y a encore une montagne là, chef, on pourrait y monter, hein? Hein?
Et voilà donc qu’au moment où je suis quasiment en bas, le sentier bifurque et
attaque une rude ascension qui va me conduire à 2400 mètres d’altitude. J’en ai
déjà plein les jambes et le dos, des ampoules de plus en plus douloureuses (les chaussures doivent être trop grandes...) mais on n’a pas vraiment le choix. En avant
pour la grimpette au soleil. Le but est de rejoindre le PCT officiel, à la fin
du détour des grenouilles à pattes jaunes, à Burkhart Trailhead.
Lors de pauses, j’étudie les cartes et note
(ce sont des informations que l’on n’oublie pas, quand on est sur le PCT) qu’un
restaurant est indiqué sur la Highway 2, à quelques miles en contrebas du
sentier. Newcombs Ranch, je note, d'autant que ça se gâte sur le front des ampoules.
Je parviens enfin, un peu décalqué, à la
jonction avec le sentier officiel. Terminé, le détour des grenouilles. Il y a
un sentier qui rejoint “directement” la Highway 2 et, à l’horizon de l’horizon,
le restaurant. Je décide de le prendre. Que pensez-vous qu’il fasse, ce sentier
“direct”? Il remonte, vers un autre sommet. Ça devient un peu infernal. Les
ampoules sont maintenant vraiment pénibles et j’ai du mal à poser les
pieds par terre. Pas le choix, pourtant, il faut bien en sortir. Je commence,
avec joie, à sentir, puis à croiser, des marcheurs sans sac. Ceux-là ne doivent
pas venir de loin. Le parking de la route 2 doit nécessairement approcher. Mais
pourquoi donc monte-t-on sans cesse? Parce que la route est tout là-haut, bien
au-dessus de Cooper canyon dont je viens.
Et je rencontre une famille avec enfants.
C’est bon signe. Et ils entament la conversation, curieux de savoir ce que je
suis en train de faire. Je glisse sournoisement dans la conversation que j’ai
quitté le PCT pour aller faire du stop et rejoindre Newcombs Ranch, à quelques
miles de là. Sans surprise, on me propose vite de m’y emmener. Ce sont des
Boliviens, installés depuis longtemps aux États-Unis, et ils sont bien
américanisés, vu leur gentillesse. Nous finissons par arriver aux voitures, et
l’un d’eux m’emmène vers le restaurant. Une belle route de montagne, qu’il
descend à tombeau ouvert. Ça y est, me dis-je, je vais mourir dans un accident
de voiture, au fin fond d’un ravin américain des San Gabriels. C'est con, quand même. Absolument effrayant.
Les pneus crissent, la voiture chasse, je n’en mène pas large. Mais il finit
par me déposer devant Newcombs Ranch, envahi par les bikers de la région. C’est
assez peu surprenant, finalement, vu la beauté de cette route de montagne
sinueuse. Il y en a qui doivent se faire plaisir. Pas des Harley, non, des
Ducati, des Japonaises, des sportives, quoi. Je me rends compte que je sens
mauvais, mais l’urgence, pour moi, c’est de manger et de boire.
Après, il va falloir se préoccuper du moyen
de revenir sur le PCT, à deux ou trois miles de route de là. Pour le stop, sur
cette route peu fréquentée, ce n’est pas gagné. J’aurais vraiment bien aimé
qu’il y ait un motel dans le secteur…
Je dois rejoindre un endroit nommé Three
Points, au mile 404 depuis le Mexique (647 km). Mais après cette pause, mes pieds sont en très piteux état, mon genou me fait mal, la rate se dilate, bref... Je demande où peut être le motel le plus proche, histoire de me soigner. 27 miles plus bas, me dit-on.
J'ai vraiment très mal et je ne sens pas bien du tout une nouvelle nuit sous la tente. Il faudrait de toute façon faire du stop vers le haut. Je choisis d'en faire vers le bas, et on verra demain.
Et là, le destin va frapper, très, très fort.
Une première voiture approche, sur cette route peu fréquentée. Je lève le pouce, ils s'arrêtent. Je n'en crois pas mes yeux. Mais ce n'est pas fini, non, non. Craig et Cindy me prennent, après avoir eu un temps d'hésitation. Ce qui va suivre est difficile à expliquer, tant je suis abasourdi. La conversation s'engage, parce que le trajet est plus long que je l'imaginais. Je suis fasciné par le niveau culturel de mes interlocuteurs. Je vais finir par comprendre pourquoi. Mais Cindy me propose déjà de m'emmener dîner dans un restaurant mexicain de Montrose, au nord de Los Angeles. Un soir de Cinco de Mayo, grandiose! Et bien vite, ils m'invitent chez eux pour la nuit! À Hollywood. Tous deux travaillent pour le cinéma. Craig est ingénieur du son, Cindy assistante réalisatrice. La conversation devient surréaliste, tellement elle est brillante. Je ne peux littéralement pas vous raconter ce bonheur. Craig m'apprend entre autres qu'il est fou de musique et qu'après avoir vu le film "Tous les matins du monde", que je vous recommande aussi, il s'est mis à la viole de gambe! Sérieusement, puisqu'il donne des concerts. Et je vais terminer cette journée que j'aurais dû achever sous la tente, crasseux et puant, dans une belle maison, douché, whisky à la main, à écouter un récital de Craig (voir vidéo)... Un moment de bonheur. Je vais essayer de ne pas exagérer: cette soirée, et la conversation que nous avons eue, restera dans ma mémoire comme une des plus extraordinaires de ma vie.
Ah, au fait, vous vous rappelez ce que je dis et répète inlassablement sur la gentillesse de ce peuple merveilleux? Cindy travaille demain, elle est sur un tournage. Mais elle va prendre le temps de me conduire sur le PCT à Agua Dulce, chez Donna et Jeff Saufley...
Ce fut une journée de réflexion philosophique, si je puis dire. J'en ai retiré une immense leçon, évidente. Je n'en ai plus rien à foutre de suivre le Pacific Crest Trail mètre par mètre. Vraiment plus rien. Je SAIS, en revanche, que la véritable richesse, le véritable trésor, de ce parcours, ce sont les rencontres humaines. Les Rob et Pam, les Richard et les Pat, les Alaska, les Running Wolf, les Gourmet, les Cindy et les Craig. Et j'irai dorénavant là où pourront me conduire ces belles rencontres. Et si, comme je vais le faire demain, je court-circuite encore des miles du PCT, je vais vous livrer le fond de ma pensée: RIEN À FOUTRE. Ce ne sont pas les miles qui m'enrichissent, ce sont les gens merveilleux que je rencontre. Et je ne suis pas bien convaincu de l'intérêt de "prouver" que je suis capable de marcher 4000 kilomètres, que je suis vraiment très fort. Je n'ai pas ce genre de petite vanité. Par contre, oui, je marche comme un taré, et c'est vraiment dur. Et oui, je suis très personnellement fier de ce que j'arrive à faire, à mon grand âge.
Ah, au fait, j'ai marché 19 miles aujourd'hui (30 km), avec 1300 mètres de dénivelé. Le paysage était globalement très beau, voire magique, mais mes pieds sont en capilotade. Je soupçonne qu'il doit y avoir moyen d'obtenir de REI, extraordinaire société d'un pays extraordinaire, qu'ils m'envoient la taille en-dessous, gratuitement. Je vais y réfléchir.
Snowplant.
Manzanita.
Craig et Cindy.
La phrase du jour:
Craig et Cindy ont adopté un chat errant, qui était chez le vétérinaire aujourd'hui, et qu'ils allaient récupérer.