dimanche 22 avril 2012

18 avril un peu au nord de Warner Springs




J’y crois pas! Une nouvelle nuit complètement blanche sous la tente. Je ne connais qu’une seule personne sur cette planète qui soit capable de résister à la fatigue de plusieurs nuits de veille, et elle s’appelle Anne-Marie. J’arrive encore à tenir debout; je me demande donc si je ne fais pas des micro-endormissements, tout en ayant l’impression de ne pas pouvoir m’endormir. En tout cas, nuits pourries.
À 6 heures, je me lève, et pars à la recherche des “toilettes”. Les buissons d’épineux? Non. Les cactus? Non, merci. Je finis par trouver une petite zone dégagée où je suis censé, avec mon piolet, creuser un trou. Mais le sol est constellé de terriers. Franchement, ça vous enthousiasmerait, vous, de creuser au-dessus d’un terrier et de mettre vos fesses à portée de dents ou de crocs inconnus?

À 7 heures, je me mets en route. Toujours l’obsession de l’eau, de la chaleur. Heureusement, il souffle une légère brise et la chaleur n’est pas encore accablante. De plus, nous changeons de versant, et le versant nord est un peu moins aride. Mais aussi moins spectaculaire. J’accuse le coup de la bonne journée d’hier, et mon genou aussi. Il me fait sentir qu’il existe et qu’il n’a pas demandé à venir ici. Je commence rapidement à m’inquiéter. Je juge que je n’avance pas assez vite et je me pose des questions à propos de l’eau. Ça génère un état de stress permanent: vous êtes épuisé, mais si vous vous arrêtez, vous consommez de l’eau sans progresser. Pas bon. 10 miles jusqu’à Barrel Spring, ça devrait aller. Mais j’ai des semelles de plomb.

Je parviens bientôt dans une zone dégagée qui surplombe, dans le lointain, une route et quelques habitations. Il s’agit de la petite “ville” de Ranchita. Le PCT, égal à lui-même, fait tout ce qu’il peut pour ne pas se diriger vers Ranchita. Et ça tourne et ça vire, ça virevolte, et ça part dans les moindres replis de la montagne. Il ne faut, en fait, jamais regarder vers le lointain. Soit vous voyez que la distance à couvrir est infinie, soit vous croyez approcher du but, mais le sentier zigzague dans tous les sens. Il vaut mieux regarder ses chaussures, c’est moins démoralisant.

Je rencontre une équipe d’entretien du sentier. Quatre jeunes (enfin, à mon âge, il y a de plus en plus de gens que je trouve jeunes) en train de s’échiner en plein soleil. C’est sidérant. Sur plusieurs kilomètres, ils ont débroussaillé, reprofilé, et parfois ratissé (!) le sentier, à flanc de montagne. Un boulot pharaonique. C'est une activité tellement sympathique et gratifiante que des hikers m'ont dit avoir déjà rencontré des équipes de prisonniers en combinaison orange en train de trimer. Le shérif les avaient extrait de leurs cellules pour leur faire prendre le soleil... Évidemment, nous sommes aux États-Unis, on ne croise pas les gens comme ça, en se contentant d’un vague bonjour. On fait la conversation, civilisée, avec chacun d’eux. Je sais que Warner Springs, que je pense atteindre demain, est  fermé. Il n’y a plus que la poste qui soit ouverte. Ne cherchez pas à comprendre, c’est comme ça, Warner Springs est une ville qui a mis la clef sous la porte. En revanche, une des ouvrières me dit qu’à Ranchita, tout là-bas, il y a un magasin qui est ouvert. Magasin, vous dites magasin? Je vois les canettes de Coca et les bacs de glace qui dansent devant mes yeux. Je suis carbonisé, encore, très fatigué, et Ranchita devient une oasis dans le désert. Le PCT traverse la route qui y mène, à la hauteur de la citerne d’eau croupie qu’on appelle Barrel Spring. Des avertissements indiquent qu’on y pratique, là aussi, la marinade de rongeurs en décomposition. Décidément, allons faire un tour à Ranchita. Je n’ai à nouveau presque plus d’eau.
Je m’installe au bord de la route, en plein soleil, mais il y a très peu de circulation et j’attends encore plus d’une heure avant que quelqu’un ne s’arrête. Il me laisse devant le “magasin”. Je suis dans Paris, Texas, le film de Wim Wenders, version désert du Texas. Des boutiques, comme ça, perdues au milieu de nulle part, vous n’en avez sans doute jamais vu. Un énorme Yéti en béton peint en blanc de 6 mètres de haut vous indique que c’est là.
Et pendant que suis assis sur un banc à l’extérieur, en train d’engloutir ma ration de glace, une vieille dame surgit d’un 4x4 pourri. Louise, 75 à 80 ans, les cheveux blancs immaculés bouclés, des lunettes serties de strass. Elle commence à m’interroger, bien sûr. Et je glisse sournoisement dans la conversation que je cherche à rejoindre Warner Springs, à 10 miles de là. OK, à ce stade, j’entends Élodie, Stéphane et Jean-Michel pousser un cri d’horreur. Comment? Il carotte dix miles? Oui, il peut le faire et il le fait, sans le moindre état d’âme. Vous verrez pourquoi plus bas.
Louise me propose de m’emmener si je peux partir tout de suite. Je veux, mon neveu! Je jette le reste de glace dans la poubelle et j’embarque. Ah non, pas ce côté, la portière est coincée. Ah non, pas devant, il y a mes chiots. OK, je me tasse avec le sac à l’arrière. Son véhicule ne m’inspire pas une grande confiance, et Louise non plus, d’ailleurs, surtout quand elle fouille dans son porte-monnaie en conduisant pour me donner la carte de son site internet où elle vend des potions magiques qui vont me donner une forme olympique, “comme si j’avais 39 ans”. Pourquoi 39, et pas 20, d’ailleurs? C’est bien limitatif, son produit. Mais, Louise, regarde plutôt la route, va. Bon, de toute façon, à ce moment-là, au milieu de nulle part, un nuage de fumée sort du capot et Louise m’annonce qu’on ne va pas y arriver, qu’il y a un gros problème. Ça oui, Louise, je l’ai remarqué. On s’arrête sur le bas-coté, je soulève le capot, des flammes sortent de l’alternateur. On souffle dessus pour les éteindre, because l’extincteur…
Mais une autre voiture s’arrête. N’oubliez jamais, nous sommes aux… États-Unis. Le conducteur vient à la rescousse. Il semble inquiet, au vu des dégâts. C'est sûr, elle va marcher beaucoup moins bien maintenant, comme dirait Bourvil. Et pendant que nous observons l’alternateur carbonisé, une voiture de police s’arrête aussi. Ça devient encombré, cette route déserte. À ce stade, je dois dire, Louise fait très fort. Elle demande au conducteur qui s’est arrêté de m’emmener à Warner Springs. Ça tombe bien, c’est un hiker un peu plus âgé que moi (si, si, ça existe), qui arbore l’autocollant du PCT sur sa vitre arrière. Et hop, transfert de bagages, Louise est aux mains des forces de l’ordre et Grumpy (c’est son trail name) m’emmène. Il part au travail, mais ce n’est pas grave, il va faire un détour. Il va même m’accompagner à la poste pour que je récupère mon colis de ravitaillement, attendre que je trie et refasse le plein  d’eau, et puis, tiens, tant qu’il y est, il va me conduire au départ du PCT à la sortie de Warner Springs.

Tout ça est bel et beau, on baigne dans la gentillesse, mais moi, mon moral est quand même plombé. Non, pas le genou, quoique… Une autre pensée devient lancinante et, je dois l’avouer, gâche tout. Les finances. Je me rends compte que parcourir le PCT coûte cher, hôtels, restaurants, courses diverses, plus que je ne le pensais. Alors oui, c’est complètement absurde, nous pensions avoir bouclé le budget, mais il y a eu des “imprévus” (il y en a toujours, non?) et ce qui m’obsède, c’est que pendant que je me balade, c’est Anne-Marie qui trime comme une damnée pour financer mes délires. Et ça, c’est déjà devenu insupportable. Je culpabilise à mort, et j’ai beaucoup de mal à envisager que ça dure plusieurs mois. Alors, aussi con que ça puisse paraître, l’idée que j’ai ruminée toute la journée est que je vais peut-être abandonner parce que je ne me vois pas rester dans cette situation que je juge indécente. On va laisser mariner un peu, comme les souris, mais…

Je me suis arrêté à 2 miles au nord de Warner Springs, moral en berne.
Warner Springs était, entre 1858 et 1861, une étape sur le parcours des diligences Butterfield, qui traversaient les États-Unis de Saint Louis, dans le Missouri, jusqu’à San Francisco, en suivant un itinéraire exploré par Kit Carson. Est-il seulement possible d’imaginer l’épreuve, les dangers encourus, et l’inconfort absolu, d’un tel voyage pour la dizaine de passagers qui s’entassaient à bord, pour une odyssée de plusieurs milliers de kilomètres?
J’ai devant moi trois jours avant de parvenir à un endroit où Richard pourra venir me récupérer pour faire une pause bien nécessaire à Palm Springs. Je ne sais pas très bien comment je vais le contacter, la batterie de mon téléphone est quasiment vide. On verra bien. Ce que je sais, en revanche, c’est que je serai totalement lessivé en arrivant. Enfin, lessivé, c’est une image, parce que l’odeur…

Les deux phrases du jour:
• Le conducteur qui m'a pris en stop avant Ranchita:
"Honestly, you need a degree of craziness to do such things."
Sincèrement, il faut une dose de folie pour faire un truc pareil.

• Louise:
"Philippe, don't you smell a funny smell? I don't think we'll make it!"
Philippe, tu sens pas cette odeur bizarre? Je crois qu'on va pas y arriver!









Barrel Spring...

... et l'invitation à ne PAS boire!

Grumpy.

Barrel Spring.

17 avril Third Gate Water Cache


17 avril Third Gate Water Cache – mile 91

(Cache d’eau du troisième portail) 145 km du Mexique – 23 km parcourus aujourd’hui)

Quelle journée, encore! Je vieillis de dix ans chaque jour.


Ah là là, vous me direz pas, quand même! Se trouver dans un lit dont le matelas m'arrive à la taille, noyé sous les oreillers et coussins, les édredons de plume, dans une chambre parfumée, et être incapable de trouver le sommeil, au point que je commence à écrire ceci à deux heures du matin...
Y a pas à dire, faut tout de même affronter l'incontournable vérité: je suis un vieux. Il fut un temps, si, si, j'vous jure, où dès que je me mettais en position allongée, je m'endormais, et l'instant d'après, je me réveillais, frais et dispos, le sourire au coin des lèvres, je bondissais hors du lit ou du duvet, et j'avais préparé le petit déj de tous les autres avant même qu'ils n'aient commencé à bouger un cil. Et je commençais à regarder ma montre étanche (si on était dans un canyon, ce qui est arrivé plus d'une fois), en me demandant ce qu'ils foutaient. C'est aussi pour ça que le nom de Tent Wrestler qu'ils m'ont collé me fait rigoler. Pas mal de mes compagnons de montagne ou de canyoning auraient pu me le refiler il y a bien longtemps.
Ces temps-là sont bien révolus. J'ai perdu depuis longtemps cette belle capacité qu'on appelle le sommeil, une activité douce, mais évanescente, qui est devenue chez moi une denrée rare et délicate. Alors, vous me changez mon environnement, vous me jetez sur un matelas gonflable de deux millimètres de haut qui couine dès que je respire, entouré de coyotes et de bestioles qui gratouillent, et c'est carrément foutu. J'en suis à passer littéralement des nuits complètes sans pouvoir m'assoupir. C'est gonflant, comme me le dit mon matelas.
C'est pareil pour les mouvements. J'aurais bien du mal maintenant à bondir hors de la tente. Bon, d'accord, la tente Easton KILO, si finement nommée parce qu'elle ne pèse qu'un kilo toute mouillée, si je bondissais, elle serait instantanément déchiquetée. Faut les traiter avec une grande délicatesse, ces moustiquaires-là, mais y a aucun risque. Le moindre mouvement doit être réfléchi et déclenche des douleurs de... vieux, justement. Et puis, on a beau dire, quand on campe, y a plein de trucs pour lesquels il faut se baisser. On peut difficilement poser sa montre et ses lunettes sur la table de nuit. Qui a dit: "son dentier"?? Quand je pense, en plus, qu'ils ont l'audace de dire qu'il s'agit, éventuellement, d'une tente deux places. No kiddin'!! C'est très, très éventuellement, alors, et il faut être en très bons termes avec celui ou celle qui est couché sur vous...
Ah, ma bonn' dame, tout ceci est bien pathétique. Je pratique des activités qui ne sont plus de mon âge, mes genoux me le disent tout l' temps.

Richard m'a envoyé hier soir un message pour me proposer de venir me récupérer sur le PCT à la hauteur de Palm Springs, où il habite avec Pat. Génial! Au lieu de viser Idyllwild, à l'ouest du PCT, je redescendrais vers l'extraordinaire oasis de Palm Springs, à l'est, pour un nouveau break. Mais le point de rencontre, Santa Rosa Mountain, est à huit jours de marche, au minimum, d'ici. Autant dire sur la lune.
Il faudra néanmoins que Richard et Pat me conduisent à Idyllwild où m'attend le bounce box et du ravitaillement. Je vais, si je tiens le coup, de toute façon modifier ma stratégie et ne plus m'envoyer de colis de ravitaillement. Vu la composition de mon régime alimentaire, n'importe quelle boutique fera l'affaire.
Si je suis encore vivant à Palm Springs, il faudra bien reprendre son souffle. Parce qu'aussitôt après, ce sera l'ascension du très redouté massif de San Jacinto, qui domine Palm Springs. Il y a beaucoup de neige et il peut être dangereux. On n'en est pas là, oh non!

Petit déjeuner au Julian Hotel: musique douce des années quarante, moquette à fleurs, innombrables objets pleins de charme, lumière tamisée, une ambiance bien différente de celle du désert. Et je retrouve Penn, arrivé lui aussi hier, ainsi qu'un groupe de trois randonneurs qui étaient également à Mount Laguna et que je n'avais pas vus. Eux, en revanche, avaient remarqué le Frenchman avec son appareil photo jetable  et son ordinateur! On nous sert un petit déj d'anthologie sur une table recouverte d'une nappe en dentelle: Café au goût de noisette, jus d'orange, céréales, et une assiette composée, avec melon, bananes, oranges et de délicieuses tartines nappées de sirop d'érable, accompagnée de pommes caramélisées, à la cannelle, bien sûr. Les Américains font une obsession de la cannelle, qui est partout, et est même utilisée pour parfumer les boutiques. Quand je sens la cannelle, en France, je suis aussitôt téléporté aux États-Unis.
C'est pas tout, ça, ça va faire du monde au bord de la route à faire du stop. En route!


Après le p’tit déj, je prépare rapidement mes affaires et à 9 heures, je suis à la sortie de Julian, sur le bord de la route. Je prépare une feuille sur laquelle j’inscris ma destination — Scissors Crossing — et la distance — 13 miles — pour que les automobilistes qui passent ne s’imaginent pas qu’ils vont m’avoir sur le dos pendant toute la journée. Je ne sais pas ce qu’ils en pensent, mais je reste sur le bord pendant une heure trente. Pendant ce temps sont arrivés Mike et sa fille Monica, qui étaient eux aussi à l’hôtel et avec qui j’ai bavardé. Comme j’étais là avant eux, ils partent s’installer plus loin; cela ne les empêchera pas d’être pris avant moi. Mais arrive Anita, randonneuse d’une cinquantaine d’années à la voix douce, accompagnée de sa chienne Molly. Une conversation agréable (entre hikers) et elle me laisse dans la fournaise de la cuvette de Scissors Crossing, un peu tard, vers 11 heures. La chaleur est déjà là. Mike et Monica démarrent en même temps que moi. Mike est dentiste, il habite dans l’État de Washington, mais travaille en Alaska un mois sur deux. Le reste du temps, eh bien, on pourrait pas aller faire une petite marche dans le désert? Je vous l’assure, ces gens-là sont cinglés.
Nous sommes effectivement dans le désert, le vrai, le musclé, mais un désert cette fois totalement muet. Alors, là, vous fermez les yeux, vous pensez à un désert mexicain. Vous faites rouler dans votre bouche des mots tels que Sonora, Pancho Villa, Emiliano Zapata, ou Chihuahua. Vous vous remémorez Eli Wallach dans Le bon, la brute et le truand, les lèvres parcheminées et déchirées par la soif. Voilà, vous y êtes, vous m’accompagnez dans le désert d’Anza-Borrego, dans l’ascension interminable des San Felipe Hills pelées et rocailleuses. Le brun domine tout, les rochers sont rouillés, les cactus multiformes. Je commence à m’y retrouver, dans la flore du désert. Les jolis arbres qu’on appelle Manzanita, dont les petites feuilles vert pâle sont autant de plantes grasses et dont le tronc vernissé est couleur bordeaux. L’ocotillo, passé maître dans la survie façon Bear Grylls. Un bouquet de branches verticales de trois mètres de haut. L’ocotillo passe le plus clair de son temps en mode survie, à faire le mort, un fagot de branches apparemment désséchées. Mais à la moindre pluie, et c’est ce qui vient d’arriver, il sort aussitôt ses batteries solaires, des milliers de petites feuilles collées aux branches qui mettent en route la photosynthèse à marche forcée. Dès que les batteries sont à peu près pleines, l’ocotillo se débarrasse de toutes ces bouches inutiles, laisse mourir ses feuilles et reprend la position survie, en l’attente de la prochaine pluie.

Mon genou commence la journée en grommelant un peu, mais pas trop, manifestation de reconnaissance pour les efforts que j’ai faits pour le soulager. J’espère qu’il est reconnaissant, ça va me coûter cher, cette affaire. J’ai empli ma gourde souple au maximum, 4 litres, et j’ai pris un bidon d’un litre comme réserve de secours. Je ne peux en effet pas savoir où j’en suis de ma consommation dans la gourde. La randonnée dans le désert, c’est par définition une randonnée où vous prenez des risques. Vous faites un pari de consommation d’eau, vous cherchez le juste milieu poids-sécurité-distance. De ce point de vue, j’ai dû voir juste. J’ai le sentiment que je suis parvenu au bon équilibre, le poids du sac est supportable et je marche bien. Je me sens réellement en forme et le moral grimpe en flèche.
Mike et Monica m’ont d’abord lâché, parce que je m’arrête sans cesse pour faire des photos d’extraordinaires paysages que je ne reverrai sans doute jamais, mais je les rattrape bientôt. Nous faisons une pause ensemble, il fait très chaud. Ça monte, ça monte, et ça monte encore. Aridité absolue. La prochaine source d’eau sûre est Barrel Spring, mile 101, à 38 kilomètres! À 24 km de montée ininterrompue se trouve la cache d’eau approvisionnée par Charlie Jones, qui est responsable de ma présence ici. C’est lui qui, il y a quinze ans, m’avait parlé pour la première fois du PCT.

Je me rends compte que je me rationne inconsciemment. Petites gorgées par petites gorgées. L’eau que je bois est tiédasse. J’ai mis des pastilles d’électrolytes dans l’outre, le goût commence à m’écœurer. J’ai distancé Mike et Monica, je me retourne et ne les vois plus. Je suis quand même content de les savoir derrière moi, l’ambiance est très stressante. La chaleur monte et semble atteindre un point culminant vers 15 heures. À 16 heures, le GPS me dit que je suis encore à 5 km de la cache, j’entends un gargouillis dans mon tuyau: plus d’eau! Je réussis à uriner, pour la première fois de la journée, signe que je me suis tout de même hydraté à peu près correctement. La fatigue, pour ne pas dire l’épuisement, me ralentissent. Je voudrais me coucher… Je vais faire comme l’ocotillo, passer en mode survie. Pas question de toucher à mon bidon d’un litre, je ne sais pas s’il y a encore de l’eau à la cache de Charlie. S’il n’y en a plus, ce sera catastrophique. En revanche, j’explique à mon corps qu’il faut qu’il ferme sa gueule et je redémarre à ma vitesse maximum. Plus question de flâner, même si je n’ai pas du tout l’impression que c’est ce que je faisais. Maintenant, c’est à fond, la situation redevient sérieuse, une nouvelle fois.  Le temps qui passe, c’est de l’eau consommée par l’organisme.
Les ombres commencent à s’allonger, c’est plutôt une bonne nouvelle. Il fait néanmoins toujours très chaud et je suis au bout du rouleau.
À 1 km 500 de la cache, je n’en peux plus, je craque. Je jette mon sac et bois un tiers du bidon. Je commence à avoir la nausée, de fatigue, sans doute, il ne manquait que ça. Allez, tiens bon, nom de dieu! Chaque pas coûte de plus en plus, c’est la lutte finale. À la troisième barrière tant espérée, je tombe sur trois hikers, dont Gourmet. Ils me reconnaissent: “Hi Philippe, we saw you at Mt Laguna! You’re doing great!” “Salut, Philippe, on t’a vu à Mt Laguna. Tu te débrouilles super bien!” Euh, c’est vite dit…
Je leur demande s’il y a encore de l’eau, je suis pratiquement à sec. Gourmet m’accompagne, la cache est dissimulée hors du sentier. Et là, le miracle! Mieux que des bijoux dans la malle au trésor. Des centaines de bidons d’eau à l’ombre aléatoire d’un arbuste, dont un bon nombre sont encore pleins. Merci, Charlie, merci. Tu m’as mis dans cette merde, tu viens de m’en sortir. Je n’ose imaginer l’incroyable effort, surhumain, pour apporter cette eau, sans cesse. Une vraie folie. Par pure générosité. Nous sommes au bout du monde, au bout du désert, à un endroit, il est vrai, où l’absence d’eau vous met en danger de mort. À côté des bidons, une boîte étanche. Je l’ouvre et trouve, avec le carnet pour laisser des messages, une flasque de whisky laissée par Gourmet, et ce mot: “Le réconfort que vous attendiez!” Incroyable gentillesse, encore et encore. J’en bois deux gorgées immédiatement.
Je refais le plein, je bois et je monte la tente avant de m’effondrer. Mike et Monica arrivent, ils restent avec moi cette nuit. Ils sont à peu près aussi cassés que moi. Demain, l’eau est à 10 miles, à Barrel Spring. Warner Springs, où un colis m’attend, est à 19 miles. La fatigue s’accumule. Sans doute trop loin en une seule journée. On verra comment notre corps se comporte, ajoute Monica. Oui, c’est ça, je lui en parlerai demain, je préfère lui faire la surprise…

Vers 20 heures, un hiker arrive. Il était parti encore plus tard que nous. Je l’entends bavarder avec Monica et Mike qui doivent être encore dehors. Je suis, moi, effondré sous ma tente, K.O. debout, non, couché. Et le hiker de demander: “Who else have we got there?” (Et qui d’autre avons-nous là?) Je réponds: Philippe . Et j’entends: “Oh, Philippe, hi!” Je n’ai pas reconnu la voix, mais visiblement, lui me connaît.
L’incroyable caractère familial du PCT, où très vite, tout le monde connaît tout le monde. Associé à, vous avez deviné quoi, et vous avez gagné un bouquet d’ocotillo,… l’inénarrable, stupéfiante, gentillesse des Américains.


Scissors Crossing
 San Felipe Hills: 


Monica et Mike.









Monica et Mike.



Ocotillo.







Mike.


Les portes de la ville souterraine...


Monica.




La fureur de vivre.

Third Gate cache... Merci, Charlie!



Third Gate.

La cache de Charlie... et la boîte à whisky.


mardi 17 avril 2012

Photos

Une précision concernant l'ajout de photos.
Je ne peux vous livrer des photos que lorsque 1. je dispose du wi-fi ET 2. j'ai récupéré le lecteur de carte mémoire qui se trouve dans le bounce box. Cette boîte, je la récupère de temps en temps et je le réexpédie vite plus loin.

Pour l'heure, il y a des photos sur les trois premières journées (du 9 au 11 avril). Je ne pourrai en ajouter que dans huit jours, à Palm Springs.

Il y aura donc toujours un gros temps de retard qui vous contraint à revenir en arrière pour les regarder.

lundi 16 avril 2012

16 avril Julian

Une nuit quasiment blanche, une de plus. Mes épaules n'aiment décidément pas la finesse et la dureté du mini-matelas qui m'a valu mon trail name. Je tourne et je vire, et je finis par devoir resté allongé sur le dos, les bras le long du corps. C'est la position la moins douloureuse, pas la plus propice au sommeil.
À 6 heures, les oiseaux s'éveillent, eux. En avant pour le rangement du bazar. Une barre de céréales, ça y est, le petit déjeuner est pris. Je suis déjà gluant, il règne une odeur douçâtre sous la tente qui n'est pas du meilleur aloi. Mais il faut bien en prendre son parti: vous arrivez gluant, vous enlevez vos vêtements humides et collants, et vous les remettez encore plus humides, et froids, le matin. Faut bien faire avec.

À 7 heures, j'ai mon sac sur le dos et je sors de mon bosquet. Je tombe aussitôt sur un zombie, qui arrive à la citerne en titubant, avec un bidon d'eau, vide. Il m'explique qu'il n'a pas vu la citerne en arrivant hier (il est vrai qu'elle est cachée dans la végétation, mais est signalée dans les topos). Il était à court d'eau, a paniqué, est descendu jusqu'à Scissors Crossing, à... 15 km de là (!!), n'y a pas trouvé d'eau et est remonté vers Rodriguez Spur où il savait qu'il y avait la citerne... Épuisé, ce que je peux assez aisément comprendre, il a monté sa tente sans doute tout près de la mienne et venait chercher de l'eau. Une folie, mais aussi le témoignage de ce que le désert peut vous faire, physiquement et mentalement.

Au programme du jour, je continue la descente vers le fond du désert d'Anza-Borrego, dans une plaine où se trouve l'intersection de deux routes, qu'on appelle Scissors Crossing (le croisement en ciseaux). Je devine les routes dans le lointain et y aperçois des camions passer. C'est une sorte de réconfort, se dire que là-bas, tout là-bas, il y a des traces de civilisation, pour le cas où les choses tourneraient mal.
Le Pacific Crest Trail ne manque pas la moindre bosse à grimper. C'est assez déroutant, c'est le cas de le dire, vous apercevez votre destination dans le lointain, mais le sentier fait un nombre incroyable de détours pour ne rater sous aucun prétexte l'ascension de la moindre colline. Je suis maintenant dans un vrai désert tel qu'on les imagine, avec des forts relents de Mexique. Il me manque le sombrero. Toute la panoplie des cactus, dont certains sont en fleurs, vu ce qui leur est tombé dessus récemment. La Californie du sud est en état d'incendie permanent, on trouve partout, absolument partout, des traces de feu. Les arbustes sont souvent des chicots noircis, mais la végétation repart toujours, inlassablement, à l'assaut, en attendant le prochain feu. L'incroyable résilience de la vie. Le désert, c'est la revanche du petit, du sans grade, de celui qui se démerde pour trouver des solutions de survie et passer inaperçu.
Je ne vois pas d'animaux, mais la vie est partout. Des cris, des hurlements, des jappements, le désert n'est pas silencieux. Oiseaux, coyotes dont j'ai appris à reconnaître les jappements curieux, et d'autres cris que je ne peux identifier. Le sol du désert est un fromage de gruyère, constellé de cavités et de terriers de toutes tailles. On voit bien que les conditions de survie leur imposent de se terrer. Mais la densité de ces terriers est vraiment surprenante. C'est sûr, le désert grouille de vie, une vie cachée, souvent souterraine, une vie d'une remarquable résistance. Il ne doit pas faire bon être dans le désert en été.

Mon genou continue de me faire des misères et me plombe le moral. Il me fait boiter dès qu'il y a la moindre descente. Il me ralentit considérablement et m'inquiète. Quadrature du cercle, encore. Il faudrait être le plus léger possible pour pouvoir avancer rapidement dans ce milieu hostile. Mais le manque d'eau vous impose un poids considérable qui vous plombe. "Better safe than sorry", m'avait dit Alaska. Il vaut mieux être en sécurité que désolé... Oui, mais là, mon genou me dit qu'il n'est pas d'accord du tout. Je m'arrête au milieu des cactus et je m'allège de deux litres, deux kilos, plutôt. Je vide un bidon et en laisse un autre, plein, sur le bord du chemin. Je suis bien sûr qu'il rendra service à quelqu'un. Je commence à réfléchir à une stratégie de secours: à Scissors Crossing, il y a la possibilité de faire du stop pour gagner la petite ville de Julian. Au fur et à mesure des miles d'escargot, ça devient une évidence, je vais aller à Julian pour tenter de récupérer. Je suis mal en point. Après Scissors Crossing, où trouver de l'eau est aléatoire, il faut s'engager dans la remontée des très arides San Felipe Hills et l'eau peut n'être qu'à 50 kilomètres de là, si la ou les caches ne sont pas approvisionnées. Plus stressant que ça, tu meurs, d'autant que je bois comme un trou.
Arrivé dans la plaine, je serpente au milieu des cactus dans un paysage aride et superbe, en me réjouissant de commencer à entendre les bruits des véhicules dans le lointain. Je parviens enfin à Scissors Crossing, sous un soleil qui commence à être vraiment chaud. C'est décidé, je vais faire du stop, dans un pays réputé extrêmement revêche à cette activité. Je me mets sur le bord de la route et au moment même où je lève le pouce, je vois arriver une voiture de police. Il y a beaucoup d'endroits aux États-Unis où le stop est interdit. Mais le policier qui est au volant me fait un grand bonjour de la main en passant... Un policier américain, ça, c'est sûr.
Je décide de m'organiser et pour commencer, de poser mon sac. Je pense écrire le nom de ma destination sur une feuille de papier. Mais j'ai à peine le temps d'enlever mon sac, un pick-up s'arrête et la conductrice me demande si je veux qu'ils m'emmènent. Et voilà Bobbie (une femme) et John, couvert de tatouages des pieds à la tête, qui me font monter et me conduisent à Julian. Je leur parle de mon problème de genou. Ils commencent à me faire un topo complet du minuscule Julian, ancienne ville minière (une ruée vers l'or ou l'argent de plus, comme il y en a eu des centaines au XIXe siècle), là où je pourrais aller consulter, comment on me fera parvenir les médicaments si j'en ai besoin, où aller manger, le choix d'hôtels... Mais soudain, grand coup de frein. Deux hommes sont déjà arrêtés sur le bas-côté de la route, et John bondit du pick-up. Ils ont repéré de la fumée dans le ravin et on ne plaisante pas avec le feu en Californie du sud. John remonte, ils se demandent s'il ne s'agit pas d'un feu allumé volontairement par les pompiers. À toutes fins utiles, nous nous arrêtons chez les pompiers pour signaler ce que nous avons vu.
Bobbie et John me laissent devant l'hôtel. Julian Hotel, un délicieux petit hôtel du XIXe siècle, bâtiment historique, plein de charme, une multitude d'objets anciens, tapisseries à petites fleurs, adorable. Au moment où j'entre, un couple vient demander les tarifs. J'ai un hoquet en entendant la patronne. Ils ressortent, mais elle se tourne aussitôt vers moi en me disant, avec un grand sourire: "Mais ça, ce n'est pas le tarif pour les hikers!" Et elle me donne une chambre délicieuse, avec des édredons d'un mètre de haut, pour 65 dollars, thé et petit déjeuner inclus. 40 euros. Vous le croyez ça, faire des tarifs préférentiels à ceux qui, justement, vous arrivent pieds et poings liés, désespérés de trouver un lit, à n'importe quel prix?
Vite, les urgences maintenant habituelles: une chambre, une douche, la lessive, s'il vous plaît, le restaurant le plus proche, où je me rends en caleçon (!), pendant que la jeune et très jolie patronne de l'hôtel met mes vêtements puants à laver. Du repos et je vais mettre au point la stratégie pour la suite. Ce serait sympa, mon genou, de me laisser continuer...

Rodriguez Spur Fire Tank (la citerne d'eau à souris marinées)

En route vers Scissors Crossing.








Scissors Crossing est dans la plaine. Les San Felipe Hills sont au fond.










Julian Hotel...

Les hikers débarquent en ville.

La tourte aux pommes est la spécialité de Julian.

Julian Hotel.