dimanche 22 janvier 2012

Skywalker



J'ai bien ri. Il se pourrait que j'aie moins envie de rire dans quelques semaines. Profitons-en donc tant qu'il est encore temps. Je suis en train de lire le compte-rendu d'un parcours du PCT qui n'a pas été, à ma connaissance, traduit en Français. "Skywalker, Highs and Lows on the Pacific Crest Trail", de Bill Walker (CreateSpace Books, 2010).
Il se pourrait que je vous traduise quelques passages, au fil des jours.
Commençons par celui-ci, qui se déroule dans le désert...



"Y A DE L'EAU? EXCUSEZ-MOI, Y A DE L'EAU?" Criai-je de toutes mes forces.
Je marchais seul, à la tombée de la nuit. Comme toujours au crépuscule, je me demandais où j'allais camper et trouver de l'eau. Joshua Tree Spring était mentionné comme ayant de l'eau et des emplacements de camping. Normalement, je n'aurais même pas hésité. Mais là, pourtant, il y avait une histoire bizarre.
Le Guide normalement exact de Yogi comportait une note étrange à propos de Joshua Tree Spring:
"En 2005, des randonneurs ont signalé qu'un ours vivait à cette source".
Un ours qui vit dans le désert? Ce serait un peu comme voir un alligator en Alaska ou un pingouin au Kansas? Pourtant, les topos sur l'eau indiquaient que la seule source de ce secteur était l'eau marécageuse de Joshua Tree Spring. Avais-je vraiment envie d'essayer de passer la nuit là où vivait un ours? Je décidai de m'approcher en criant sous couvert de m'intéresser à l'eau. Finalement, j'ai entendu une voix faible à quelques centaines de mètres au bas de la colline me répondre "Oui". L'affaire était réglée. C'est là que je m'arrêterais ce soir et j'ai commencé à descendre.
Carlos et Gabe, tous deux membres de l'équipe d'athlétisme de l'Université du Colorado, que j'avais rencontrés la veille, dînaient lorsque je suis arrivé. Mais ils n'avaient pas encore monté leur tente.
"Skywalker!", dit Carlos. "On se demandait si c'était ta voix".
"Ouais, comment est l'eau?" Demandai-je avec impatience.
"Va jeter un coup d'œil, me dit Carlos avec lassitude. "C'est là-bas, dans les hautes herbes".
J'ai laissé mon sac de nourriture à côté d'eux, mais je me suis ensuite laissé aller à l'égoïsme. Je me suis avancé tranquillement et j'ai choisi l'endroit le plus plat pour monter ma tente.
"Eh, Skywalker", a crié Carlos d'un ton détaché. "Regarde, y a un ours."
Il ne plaisantait pas. Un gros ours s'était approché à une trentaine de mètres et commençait à boire dans une mare d'eau grotesque. En-dehors du fait que nous étions en train de regarder un ours dans le désert, le plus étrange était sa couleur — cannelle.
La Californie grouillait autrefois de grizzlies — un chiffre estimé à 125 000. Les Indiens étaient parvenus à s'entendre avec eux. Les pionniers européens n'envisageaient pas une telle cohabitation, cependant, et les ont chassé avec frénésie. Au début du XXe siècle, le grizzly avait complètement disparu de Californie (bien qu'il subsiste sur leur drapeau). Mais pourquoi cet ours avait-il la couleur d'un grizzly, à la différence des ours noirs de jais qu'on trouve dans l'Est? Cela avait-il un rapport avec l'ensoleillement de l'Ouest? Peut-être. Ou bien était-ce parce que les grizzlies s'étaient croisés avec d'autres ours, et qu'il restait des hybrides en Californie?
Carlos et Gabe ne semblaient pas perturbés et ont sorti leurs appareils pour prendre quelques photos. Mais alors, l'ours a commencé à se diriger lentement dans leur direction, ce que les ours noirs ne sont pas censés faire. Ils ont rapidement fourré leurs sacs de nourriture dans les sacs à dos.
"Vous prenez mon sac de nourriture?" Ai-je crié.
"Ouais, on l'a".
L'ours approchait, lentement, mais sûrement, et continuait à s'approcher quand ils ont rapidement battu en retraite. Maintenant, l'ours et eux se dirigeaient vers ma tente.
Mon précédent record pour replier la tente était probablement de trois minutes. J'ai pulvérisé ce record sur le champ, tout en fourrant frénétiquement les divers éléments dans mon sac. Mais tout ne rentre pas quand on le fait de manière aussi désordonnée.
"Eh! Vous pouvez porter ça?" ai-je dit rapidement à Carlos et Gabe, en leur passant les armatures et l'eau. Pétrifiés de peur, nous nous sommes précipités vers le haut de la colline.
C'est alors qu'une chose bizarre s'est produite. L'ours était à sept mètres de nous, et nous étions complètement paniqués. Tout d'un coup, et de manière inexplicable, il a fait volte-face et a détalé comme un lapin. J'avais toujours entendu dire que les ours étaient de bons grimpeurs, mais je n'en ai pas cru mes yeux. Cet ours a grimpé à un arbre comme un écureuil, sans la moindre hésitation. C'est à ce moment que Carlos et Gabe ont commencé à lui jeter des cailloux."


samedi 21 janvier 2012

Vingt ans



"Cédez-moi vos vingt ans si vous n'en faites rien".
Jacques de Lacretelle




Pourquoi? Pour rien, parce que ce sont des photos que j'aime, d'amis que j'aime, dont certains ne sont déjà plus là, de lieux que j'aime, de moments passés gravés dans mon cœur, si lointains et pourtant si proches.
La montagne, quel formidable terreau pour l'amitié!






vendredi 20 janvier 2012

Poor Lonesome Cowboy



"As you simplify your life, the laws of the universe will be simpler; solitude will not be solitude, poverty will not be poverty, nor weakness weakness."
Henry David Thoreau

"Si vous simplifiez votre vie, les lois de l'univers seront plus simples; la solitude ne sera pas la solitude, la pauvreté ne sera pas la pauvreté, ni la faiblesse la faiblesse".




We recommend that you hike the trail with a partner. This is safer, easier and more fun. With a partner, your pack is lighter because of shared gear. If there should be a mishap, you have a greater chance of survival. 2663 miles of trail is a long way to go alone. Much of it is seldom traveled, except by thru-hikers. One can go days without seeing a soul, it can get very lonely.
The best partner is one you have known for a long time, but if you had one of those, you wouldn't be looking at this page!
If you prefer to look in cyberspace, checkout our Forums Section. Just search for partners and you'll find a number of new friends also interested in a trail quest.
If you pefer more conventional channels, we can post your notice in our magazine The PCT Communicator. Just e-mail us with your request, or you can call us at 916-285-1846.
Be careful about who you pick. They will be closer than a spouse for the next 6 months. 


"Nous vous recommandons de randonner avec un partenaire. C'est plus sûr, plus facile et plus agréable. Avec un partenaire, votre sac sera plus léger grâce à l'équipement que vous pourrez partager. Si un accident se produisait, vous auriez davantage de chances de survie. 4300 kilomètres de sentier, c'est très long quand on est seul. La plus grande partie du parcours est très rarement fréquentée, si ce n'est par des thru-hikers. Vous pouvez marcher pendant des jours et des jours sans voir personne, vous pouvez éprouver un grand sentiment de solitude. Le meilleur partenaire serait quelqu'un que vous connaissez depuis longtemps, mais si vous en aviez un, vous ne liriez pas cette page!
Si vous préférez chercher sur internet, jetez un coup d'œil à notre page "Forums". Recherchez un partenaire et vous trouverez un certain nombre de nouveaux amis engagés dans la même quête que vous.
Si vous préférez des méthodes plus conventionnelles, vous pouvez publier un message dans notre magazine "The PCT Communicator". Envoyez-nous votre demande par mail, ou appelez-nous au 916-285-1846. Soyez prudent dans votre choix. Le partenaire sera plus proche de vous que votre époux(se) pendant les six prochains mois."
(Site de l'Association du PCT)



Alors, voilà bien un sujet qui mérite réflexion! Pour ce qui me concerne, le "choix" est fait, évidemment, pour de multiples raisons. Je serai seul, et je vais aggraver mon cas en choisissant délibérément de partir bien plus tôt que mes petits camarades. Est-ce bien raisonnable?

Je n'en sais rien, à vrai dire. Mais c'est justement une expérience nouvelle que j'ai envie de vivre. Ce que je sais, c'est que pour une randonnée "normale", c'est naturellement beaucoup plus agréable et sûr d'avoir des compagnons. Le plaisir est accru par le partage. J'en ai une longue expérience. Mais pour le Pacific Crest Trail, en revanche, la situation est bien différente et je suis même un peu étonné de cet avertissement du PCTA qui est si différent de la position générale des hikers, pour qui partir seul est fortement recommandé. En attendant de se joindre épisodiquement à d'autres groupes de randonneurs.
On est bien d'accord sur le fait qu'être à plusieurs permet d'alléger un tantinet la charge parce qu'on la partage. À condition de la partager équitablement, ce qui est rarement le cas en couple. N'est-ce pas, Stéphane? N'est-ce pas, Paul? J'ai moi-même randonné pendant vingt ans avec Martine et nos sacs n'avaient pas vraiment le même poids, même si elle s'en défendait en arguant que nous n'avions nous-mêmes pas le même poids, non plus. Une perfidie bien féminine. On peut a contrario penser que cela alourdit généralement la charge du "mâle", et le partage — s'il était équitable — ne porterait (!) de toute façon que sur la tente et les ustensiles de cuisine. OK, le filtre à eau, aussi.

Le Pacific Crest Trail doit inéluctablement engendrer un certain stress, de grosses chutes de moral, et beaucoup de fatigue. Dès lors, d'innombrables décisions deviennent autant de points de désaccord et de friction avec votre compagnon potentiel. On s'arrête? On s'arrête pas? On accélère, on ralentit? On campe ici? On prend un zero day? On passe par ici, ou par là?
Et plus le parcours est long et difficile, plus ce problème devient épineux.
J'en ai fait l'expérience sur le John Muir Trail, en 1996. Michel, un très bon ami, nous avait demandé s'il pouvait se joindre à nous. Formidable! Oui, mais au bout d'une semaine de marche, on était à deux doigts de se foutre sur la gueule, et heureusement, il a lui-même décidé d'abandonner, ce qui nous a évité d'en venir aux mains. Tout ça à propos de la simple question du rythme de marche. Si j'aurais su, j'aurais pas venu... Cela lui a cependant valu, en nous quittant pour redescendre, de se trouver littéralement nez à nez avec un ours. Ils ont eu très peur tous les deux. Nos conceptions de la "randonnée" étaient radicalement différentes et nous nous rendions mutuellement malheureux.
J'imagine aisément que la randonnée en couple est un cas de partenariat bien particulier. J'aurais évidemment pu m'attaquer au PCT avec Martine, même si notre "partenariat" efficace était forcément le résultat de nombreux compromis. Un parcours d'une telle ampleur est néanmoins susceptible de créer des problèmes, y compris à des couples.

La sécurité est un autre point évident à propos duquel on pourrait penser que randonner seul n'est pas du tout raisonnable. Mais au bout du compte, partir sur le PCT n'est pas du tout raisonnable, non plus. Rester chez soi est peut-être un meilleur moyen d'éviter les ennuis, pas l'ennui.

Ce qui me fascine tout particulièrement dans cette "aventure" qui m'attend, c'est justement l'idée d'être seul responsable de tous les choix, toutes les décisions, jour après jour, pendant plusieurs mois. L'incroyable "liberté", même si ce terme est bien galvaudé. Monsieur Baulny, mon prof de philo, nous avait appris, il y a  43 ans, que la liberté, c'était "la connaissance de ses propres déterminismes". Et de ce côté-là, y a du boulot, parce que je ne sais toujours pas très bien pourquoi je me suis engagé dans ce projet. J'ai quelques pistes, bien sûr... Mais j'y verrai peut-être plus clair dans quelques mois.  Mon seul compagnon sera moi-même. Reste à voir si je m'entendrai bien avec lui. Ce n'est pas sûr, j'ai déjà pas mal de griefs. Sans compter que faire de la photo en montagne a été pour moi depuis des décennies une source de frustrations et le résultat d'autres compromis. Ne pas faire attendre les copains, ne pas pouvoir prendre réellement le temps. Et là, je voudrais pouvoir me rattraper.
C'est bizarre, avec l'âge, j'ai de moins en moins de tolérance aux compromis. Du moins dans certains domaines. Il faut dire que le temps est dorénavant compté. Il l'est pour tout le monde, mais à mon âge, comme dit Bernard Ollivier, on aperçoit l'autre rive à l'horizon. Le soleil couchant dans le lointain.


jeudi 19 janvier 2012

Alerte blanche!




"I prefer winter and fall, when you feel the bone structure of the landscape — the loneliness of it, the dead feeling of winter. Something waits beneath it, the whole story doesn't show."
Andrew Wyeth (1917-2009), peintre américain qu'adorait mon frère

"Je préfère l'automne et l'hiver, quand on perçoit le squelette du paysage — sa solitude, la sensation de mort de l'hiver. Quelque chose y est dissimulé, on ne connaît pas toute l'histoire".




Patatras! Ça y est! La neige arrive sur la Californie et la Sierra Nevada. Et ça ne rigole pas! Il va falloir suivre attentivement l'évolution des événements. Je m'étais bien habitué à l'idée d'avoir de bonnes conditions l'été prochain. Mais d'un autre côté, comme ils le disent, c'est tout de même inquiétant pour eux que l'arrivée d'une perturbation météo en janvier fasse les grands titres des journaux...


San Francisco Chronicle:

Bay Area weather: first cold then rain, snow

Freeze Warning for much of the SF Bay Area tonight
Freezing early morning temperatures today will give way to the first respectable storm in nearly two months later this week, according to the National Weather Service.
Farmers, firefighters, water watchers and home gardeners will heave a sigh of relief Wednesday evening if the National Weather Service's prediction comes true and the rain begins to fall across the North Bay.
Over the next four days, a string of low-pressure systems will make their way across Northern California, the weather service says, bringing rain and wind to the Bay Area and - finally - snow to the Sierra.
"I don't have a bad thing to say. This is all good," said Dave Baker, an almond farmer in Modesto.
Baker, like many farmers from Napa to Bakersfield, has been keeping one eye on the reservoirs since November, when California got its last serious storm. The reservoirs aren't in bad shape, thanks to all the rain and snow that soaked Northern California into late spring last year - but a full December and half of January with virtually no rain will get people nervous.

Cause for excitement

"It is not small talk in this industry to talk about the weather," said Jennifer Putnam, head of a group that represents Napa Valley grape growers. "People are excited around here. The mood has changed dramatically."
The freezing temperatures expected today are the first sign that the weather is shifting, said Bob Benjamin, a forecaster with the National Weather Service. Oakland is forecast to drop to 32 degrees, San Jose is expected to hit 31, and Santa Rosa's low is predicted to fall to a numbing 22 degrees.
Even downtown San Francisco, where the mercury rarely falls into the 30s, will hit 38 degrees, Benjamin said.
Rain should start falling in the North Bay on Wednesday evening and spread across the rest of the Bay Area on Thursday, Benjamin said. Heavier rain could move in late Thursday or Friday and continue on and off through the weekend.
The rain is coming from a series of weather systems, the timing and strength of which are difficult to predict.
"It could fall really heavy one moment in one place and then give way to gray skies," Benjamin said. "As we get a little closer (to the end of the week), a lot of this will become more definite in terms of timing and inches."

Time for football

And what of the 3:30 p.m. Sunday kickoff time for the NFC Championship Game at Candlestick Park between the 49ers and the New York Giants?
Rainy, Benjamin says, but probably not a monsoon.
It's worrisome that a January rainstorm has become something that gets people talking, said Lee Hudson, who owns the Hudson Vineyard in Napa. Hudson said he won't breathe easy until the fields are soaked and the mountains are full of the snow that provides California with much of its water supply.
"We're 20 inches behind the eight ball, so we need 2 to 3 inches a week to catch up," Hudson said. "I wouldn't mind being sick of rain right now."
E-mail Will Kane at wkane@sfchronicle.com.



Reno Gazette Journal:

Snow ends run of record drought in Reno area

The snow dusting in the Reno/Sparks area Sunday night into Monday morning ended a record 56-day winter drought and may signal more moisture to come, a weather expert in Reno said.
7:40 PM, Jan. 16, 2012  |  
Comments
The area received more precipitation Sunday night into Monday morning than anticipated, National Weather Service Meteorologist Scott McQuire said Monday.
That’s because the cold front that followed the windy weather was joined by another band of moisture that enhanced the weather pattern to the north and east of Reno and Sparks, he said.
“We ended up with anywhere from an each to a half inch in town and out east of here in Spanish Springs and Sparks, and down I-80 with anywhere from an inch-and-a-half to 2 inches,” McQuire said.
The previous winter record drought of measurable precipitation was 54 days, which ended Jan. 24, 1961, McQuire said.
“The snowfall this morning ended the longest winter season... dry spell in recorded history at the Reno-Tahoe International Airport, which is the official point of measurement,” McGuire said. The winter season runs from November to March.
The drought was 1.83 inches below normal precipitation for that normal period, he said.
“If you are a skier, and you’ve been waiting for some precipitation then your wishes will finally be answered,” McQuire said.
More measurable precipitation is expected across the region starting Wednesday and going through the weekend, McQuire said.

mercredi 18 janvier 2012

Rêves de papier


 "It's easy to quit but that memory of quitting will stay with you for ever."
Chrissie Wellington, 4 fois vainqueur (vainqueuse?) du championnat du monde de l'Ironman (Ironwoman?). C'est pénible, ce sexisme linguistique...
"Il est facile d'abandonner, mais le souvenir de cet abandon restera en vous pour toujours".


“There is always one moment in childhood when the door opens and lets the future in.” 
Graham Greene
"Il y a toujours un moment dans l'enfance où une porte s'ouvre et laisse entrer l'avenir".



J'appartiens à la civilisation du papier et de l'encre. Celle qui a commencé au XVe siècle avec l'invention de l'imprimerie et est en train de s'éteindre sous nos yeux. Pourtant, je suis très fier d'une de mes décisions: j'ai acheté mon premier ordinateur en 1989 et, ce faisant, j'étais un précurseur dans ma génération. Mais je n'ai pas commis d'erreur. J'ai choisi un Macintosh, qui n'avait été inventé par Steve Jobs et son équipe que cinq ans auparavant. À vrai dire, il est sans doute difficile d'expliquer maintenant que vouloir un ordinateur à cette époque pas si lointaine était un peu farfelu, au point que quand j'avais demandé conseil à un ami, prof de maths qui se piquait d'informatique et écrivait de petits programmes en Basic, sa réponse avait été un peu surprenante: "Pour quoi faire?" C'est dire si nous sommes à des années-lumière de cette époque. Si lointaine et si proche, 20 ans. Thanks, Steve.
Je dois ce bon choix à Jean-Michel, encore, qui utilisait des Macs à son boulot et travaillait lui-même sur un Quadra 800 Apple, qui passait alors pour une fusée intersidérale. Il m'avait orienté vers un de ses collègues, qui vendait son Macintosh SE, dont je me mors maintenant les poings de ne pas l'avoir gardé. C'est devenu un objet historique. Il avait un écran noir et blanc qui ne montrait que le quart d'une page A4 et il fallait sans cesse chercher ce qui était écrit au-delà du bout d'écran visible. Son ventilateur était tellement bruyant qu'il était impératif de l'éteindre dès qu'on ne l'utilisait plus et il disposait d'aussi peu de mémoire que moi. Il était pourtant absolument révolutionnaire. Et cela ne m'a pas empêché de préparer l'Agrégation avec cet engin. Oui, et avec quelques livres aussi. En papier.



Je n'ai jamais quitté Apple depuis, et je m'en félicite chaque jour. Ah si, j'aurais quand même des raisons de m'auto-flageller chaque matin: j'ai connu l'époque, dans les années 90, où Apple était à un cheveu de la faillite et la valeur de ses actions proche de zéro. J'étais désespéré à l'idée de perdre la marque dont j'étais devenu, comme beaucoup, un intégriste. Si j'avais alors acheté quelques actions à deux sous, je serais riche aujourd'hui... Je ne suis pas le seul à avoir fait ce genre d'erreur fatale: Steve Jobs et Steve Wozniak avaient demandé à Ron Wayne d'entrer dans leur nouvelle société pour s'occuper de la gestion. Pour ce faire, ils lui ont donné 10% des actions d'Apple. Mais Wayne a pris peur, pensant que ça ne tiendrait pas le coup, et s'est retiré dix jours plus tard. À la fin 2010, les actions dont avaient disposé Ron Wayne valaient plusieurs milliards de dollars...
Je ne suis donc pas réfractaire, oh non, à la technologie introduite sur cette planète par Steve Jobs, et ceux qui l'ont ensuite honteusement (et mal) copié. Mais il n'en reste pas moins que je viens de la civilisation du papier. Et elle m'a marqué, parce que j'aimais lire. Il valait mieux, d'ailleurs, parce qu'il n'y avait dans mon enfance ni télévision, ni téléphone, ni jeux vidéo, ni iPod... Je ne vivais pas chez les Thénardier, mais mes parents se chauffaient au charbon, dans un appartement sans salle de bains, et allumaient leur lampe à pétrole à chaque coupure d'électricité. Ça a eu pour moi, finalement, des conséquences heureuses: j'y ai gagné l'amour de la montagne et celui de la lecture. Et à douze ans, je faisais déjà de la photo.

Il est possible (probable, même?) que ces lectures aient quelque chose à voir avec mon projet actuel. Mon enfance a été baignée dans le monde des explorateurs et des voyages. Depuis les bouquins d'Albert Mahuzier qui avait quitté son boulot avec sa femme et ses neuf enfants pour partir explorer le vaste monde, dans les années cinquante, jusqu'à Henry de Monfreid en Mer Rouge. J'avais la chance d'avoir des parents qui lisaient beaucoup. Je lisais ces récits avec délices. Roger Frison Roche, bien sûr, qui mêlait alpinisme et voyages d'exploration, au Sahara, puis dans le Grand Nord canadien. Les alpinistes, dont je dévorais les livres, Whymper au Cervin, la terrible conquête de la Face Nord de l'Eiger jusqu'à l'ascension de 1938 par Harrer, Kasparek, Heckmair et Vörg, prodigieuse et terrifiante histoire, le dieu Walter Bonatti et ses premières en solo, Lionel Terray, Louis Lachenal, Gaston Rebuffat, et l'immense Edmund Hillary. Le Monde Perdu d'Arthur Conan Doyle, Paul Emile-Victor, Alexandra David-Neel et Jules Verne. Les derniers grands problèmes des Alpes et l'exploration du Mato Grosso. On ne savait plus où était la fiction, ou la réalité. On y mêlait Tintin au Tibet, bien sûr, ou Le Crabe aux pinces d'or, et Les sept boules de cristal, ainsi que les aventures de Bob Morane. Et les images tourbillonnaient dans la tête. Mon univers était empli de ces merveilleux fous voyageurs. On ne se remet jamais — s'il est jamais besoin de s'en remettre — d'un bain prolongé aussi corrosif. Est-il anodin que j'aie demandé à mes parents, quand j'étais enfant, de m'offrir une machine... à imprimer? Pas une imprimante, non, une machine, avec des caractères en plastique, et les pages qu'il fallait composer mot à mot, lettre à lettre, sur du papier, comme Gutenberg.


Une illustration du Monde Perdu, de Conan Doyle, que je possède toujours, depuis... 50 ans.
Je l'ai gagné à une distribution des prix en 6e, un truc disparu, comme le Monde du même nom, et aussi exotique que les Indiens de l'image. Après les beaux discours, on offrait des livres aux "bons" élèves. Des livres en papier.


À propos, je vous encourage très vivement à lire la biographie de Steve Jobs, par Walter Isaacson. On est bien à la croisée de deux civilisations: le livre est disponible en version papier, ou liseuse électronique (Kindle, iPad, iPhone). Quelle version pensez-vous que j'aie lu? 
C'est une fascinante plongée dans le cerveau d'un génie absolu, vertigineux, qui a révolutionné notre monde, un de ces personnages que l'on rangera bientôt sur la même étagère qu'Albert Einstein, Thomas Edison, ou Thomas Jefferson. Oui, à cette hauteur-là. Et l'étagère n'est pas très grande.

mardi 17 janvier 2012

Séquence nostalgie



"Darn the wheel of the world! Why must it continually turn over? Where is the reverse gear?"
Jack London

"Au diable la roue du monde! Pourquoi faut-il qu'elle tourne constamment? Où est la marche arrière?"


"You can't have a better tomorrow if you are thinking about yesterday all the time."
Charles F. Kettering

"Vous n'aurez pas de meilleurs lendemains si vous pensez tout le temps à hier."



Je vous ai expliqué, amis lecteurs — et c'est d'ailleurs le sous-titre de ce formidable blog — que j'ai découvert le Pacific Crest Trail il y a quinze ans, alors que je parcourais le John Muir Trail avec Martine, et un de nos amis, Michel. À Red's Meadow, nous avions rencontré Charlie Jones, qui m'avait expliqué ce qu'était le PCT, dont je n'avais jamais entendu parler jusqu'alors. Mais je ne pense pas, au vu de ce qui suit, que l'idée de m'attaquer au PCT me soit immédiatement venue à l'esprit.
J'ai tenu un journal du JMT. Et je viens de relire le passage où je raconte la rencontre avec Charlie. C'est le moment ou jamais, parce que cette rencontre m'a hanté pendant longtemps et trouve cette année son aboutissement. Si je n'ai sans doute pas pensé d'emblée que je partirais un jour sur le Pacific Crest Trail, ce parcours est resté dans mon esprit sans interruption depuis cette soirée à Red's Meadow, en compagnie de Martine, Michel, Charlie, Chuck, et deux ours noirs — une maman et son petit — particulièrement envahissants.
Il est amusant de relire, tant d'années après, les impressions et approximations de cette première rencontre avec le PCT. Pas de trop grosses âneries, tout de même, c'est rassurant... Apparemment, j'avais bien assimilé les explications de Charlie. Si bien qu'elles m'ont conduit jusqu'ici.


23 juillet 1996
"Cette nuit à 5 heures, nous avons été réveillés par un ours tranquillement occupé à essayer d'ouvrir les boîtes à ours posées à un mètre à peine de notre tente. J'ai donc rapidement enfilé un t-shirt et adopté la posture de combat du chasseur d'ours professionnel, batterie de casseroles à la main. Face à une telle détermination, notre ours (la maman ou le petit?) n'a pas demandé son reste et ne nous a même pas laissé l'opportunité d'une photo...
Nous nous accordons aujourd'hui une journée de repos: cela nous donne la possibilité de faire la connaissance de deux randonneurs d'une soixantaine d'années, Charlie Jones et Chuck Bennett, qui accomplissent le même parcours que nous et viennent d'arriver. Nous échangeons nos adresses internet, car Charlie s'occupe de ce qu'on appelle en jargon informatique un "newsgroup", un réseau d'échange d'informations sur le John Muir Trail et le Pacific Crest Trail, à l'usage de tous les passionnés de randonnée dans la Sierra Nevada.
[…]
Nous nous sommes fait des amis à Red's Meadow, et nous avons ainsi un peu l'impression d'avoir été intronisés dans la grande confrérie des randonneurs américains, une espèce somme toute assez différente des randonneurs pyrénéens que nous avions l'habitude de fréquenter, car davantage intéressés par les longues distances. Nous sommes fascinés d'entendre parler de randonneurs qui se sont attaqués aux 4300 km (!) du Pacific Crest Trail, des déserts brûlants de la frontière mexicaine où, dit-on, dès qu'on trouve le moindre coin ombragé, on s'y blottit jusqu'au coucher du soleil pour reprendre alors sa marche, jusqu'à la Chaîne des Cascades à la frontière canadienne. On dispose d'un tout petit créneau pour se mettre en route — de la fin mars aux premiers jours de mai — ce qui permet de traverser les déserts du sud de la Californie avant les grosses (!) chaleurs, de traverser la Sierra Nevada après la fonte des neiges, et de parvenir enfin à la Chaîne des Cascades avant les premières chutes de neige de l'automne. L'an dernier, 140 randonneurs se sont inscrits officiellement au "départ" du PCT, 7 d'entre eux seulement ont accompli le parcours intégral, en raison de fortes chutes de neige printanières sur la Sierra."



Et plus loin, à propos de Vermilion, ce passage:

"Butch nous invite alors à venir signer le livre d'or du PCT-JMT, ce dont nous sommes très fiers, une lecture fascinante s'il en est, dans les pages de laquelle surgissent des individus assez perturbés mentalement pour s'être attaqués à l'aller et retour sur le Pacific Crest Trail, soit 8600 km à pied et en montagne, ce qui représente au bas mot une année entière de marche."

Je rappelle à ce propos que Scott Williamson a battu le record de l'aller retour, ou "yo-yo", en octobre dernier, en 64 jours.


© Bart Smith
Karen Berger, Daniel Smith, Along the Pacific Crest Trail, Westcliffe, 1998