mercredi 18 janvier 2012

Rêves de papier


 "It's easy to quit but that memory of quitting will stay with you for ever."
Chrissie Wellington, 4 fois vainqueur (vainqueuse?) du championnat du monde de l'Ironman (Ironwoman?). C'est pénible, ce sexisme linguistique...
"Il est facile d'abandonner, mais le souvenir de cet abandon restera en vous pour toujours".


“There is always one moment in childhood when the door opens and lets the future in.” 
Graham Greene
"Il y a toujours un moment dans l'enfance où une porte s'ouvre et laisse entrer l'avenir".



J'appartiens à la civilisation du papier et de l'encre. Celle qui a commencé au XVe siècle avec l'invention de l'imprimerie et est en train de s'éteindre sous nos yeux. Pourtant, je suis très fier d'une de mes décisions: j'ai acheté mon premier ordinateur en 1989 et, ce faisant, j'étais un précurseur dans ma génération. Mais je n'ai pas commis d'erreur. J'ai choisi un Macintosh, qui n'avait été inventé par Steve Jobs et son équipe que cinq ans auparavant. À vrai dire, il est sans doute difficile d'expliquer maintenant que vouloir un ordinateur à cette époque pas si lointaine était un peu farfelu, au point que quand j'avais demandé conseil à un ami, prof de maths qui se piquait d'informatique et écrivait de petits programmes en Basic, sa réponse avait été un peu surprenante: "Pour quoi faire?" C'est dire si nous sommes à des années-lumière de cette époque. Si lointaine et si proche, 20 ans. Thanks, Steve.
Je dois ce bon choix à Jean-Michel, encore, qui utilisait des Macs à son boulot et travaillait lui-même sur un Quadra 800 Apple, qui passait alors pour une fusée intersidérale. Il m'avait orienté vers un de ses collègues, qui vendait son Macintosh SE, dont je me mors maintenant les poings de ne pas l'avoir gardé. C'est devenu un objet historique. Il avait un écran noir et blanc qui ne montrait que le quart d'une page A4 et il fallait sans cesse chercher ce qui était écrit au-delà du bout d'écran visible. Son ventilateur était tellement bruyant qu'il était impératif de l'éteindre dès qu'on ne l'utilisait plus et il disposait d'aussi peu de mémoire que moi. Il était pourtant absolument révolutionnaire. Et cela ne m'a pas empêché de préparer l'Agrégation avec cet engin. Oui, et avec quelques livres aussi. En papier.



Je n'ai jamais quitté Apple depuis, et je m'en félicite chaque jour. Ah si, j'aurais quand même des raisons de m'auto-flageller chaque matin: j'ai connu l'époque, dans les années 90, où Apple était à un cheveu de la faillite et la valeur de ses actions proche de zéro. J'étais désespéré à l'idée de perdre la marque dont j'étais devenu, comme beaucoup, un intégriste. Si j'avais alors acheté quelques actions à deux sous, je serais riche aujourd'hui... Je ne suis pas le seul à avoir fait ce genre d'erreur fatale: Steve Jobs et Steve Wozniak avaient demandé à Ron Wayne d'entrer dans leur nouvelle société pour s'occuper de la gestion. Pour ce faire, ils lui ont donné 10% des actions d'Apple. Mais Wayne a pris peur, pensant que ça ne tiendrait pas le coup, et s'est retiré dix jours plus tard. À la fin 2010, les actions dont avaient disposé Ron Wayne valaient plusieurs milliards de dollars...
Je ne suis donc pas réfractaire, oh non, à la technologie introduite sur cette planète par Steve Jobs, et ceux qui l'ont ensuite honteusement (et mal) copié. Mais il n'en reste pas moins que je viens de la civilisation du papier. Et elle m'a marqué, parce que j'aimais lire. Il valait mieux, d'ailleurs, parce qu'il n'y avait dans mon enfance ni télévision, ni téléphone, ni jeux vidéo, ni iPod... Je ne vivais pas chez les Thénardier, mais mes parents se chauffaient au charbon, dans un appartement sans salle de bains, et allumaient leur lampe à pétrole à chaque coupure d'électricité. Ça a eu pour moi, finalement, des conséquences heureuses: j'y ai gagné l'amour de la montagne et celui de la lecture. Et à douze ans, je faisais déjà de la photo.

Il est possible (probable, même?) que ces lectures aient quelque chose à voir avec mon projet actuel. Mon enfance a été baignée dans le monde des explorateurs et des voyages. Depuis les bouquins d'Albert Mahuzier qui avait quitté son boulot avec sa femme et ses neuf enfants pour partir explorer le vaste monde, dans les années cinquante, jusqu'à Henry de Monfreid en Mer Rouge. J'avais la chance d'avoir des parents qui lisaient beaucoup. Je lisais ces récits avec délices. Roger Frison Roche, bien sûr, qui mêlait alpinisme et voyages d'exploration, au Sahara, puis dans le Grand Nord canadien. Les alpinistes, dont je dévorais les livres, Whymper au Cervin, la terrible conquête de la Face Nord de l'Eiger jusqu'à l'ascension de 1938 par Harrer, Kasparek, Heckmair et Vörg, prodigieuse et terrifiante histoire, le dieu Walter Bonatti et ses premières en solo, Lionel Terray, Louis Lachenal, Gaston Rebuffat, et l'immense Edmund Hillary. Le Monde Perdu d'Arthur Conan Doyle, Paul Emile-Victor, Alexandra David-Neel et Jules Verne. Les derniers grands problèmes des Alpes et l'exploration du Mato Grosso. On ne savait plus où était la fiction, ou la réalité. On y mêlait Tintin au Tibet, bien sûr, ou Le Crabe aux pinces d'or, et Les sept boules de cristal, ainsi que les aventures de Bob Morane. Et les images tourbillonnaient dans la tête. Mon univers était empli de ces merveilleux fous voyageurs. On ne se remet jamais — s'il est jamais besoin de s'en remettre — d'un bain prolongé aussi corrosif. Est-il anodin que j'aie demandé à mes parents, quand j'étais enfant, de m'offrir une machine... à imprimer? Pas une imprimante, non, une machine, avec des caractères en plastique, et les pages qu'il fallait composer mot à mot, lettre à lettre, sur du papier, comme Gutenberg.


Une illustration du Monde Perdu, de Conan Doyle, que je possède toujours, depuis... 50 ans.
Je l'ai gagné à une distribution des prix en 6e, un truc disparu, comme le Monde du même nom, et aussi exotique que les Indiens de l'image. Après les beaux discours, on offrait des livres aux "bons" élèves. Des livres en papier.


À propos, je vous encourage très vivement à lire la biographie de Steve Jobs, par Walter Isaacson. On est bien à la croisée de deux civilisations: le livre est disponible en version papier, ou liseuse électronique (Kindle, iPad, iPhone). Quelle version pensez-vous que j'aie lu? 
C'est une fascinante plongée dans le cerveau d'un génie absolu, vertigineux, qui a révolutionné notre monde, un de ces personnages que l'on rangera bientôt sur la même étagère qu'Albert Einstein, Thomas Edison, ou Thomas Jefferson. Oui, à cette hauteur-là. Et l'étagère n'est pas très grande.

1 commentaire:

  1. Il y a plus moderne que la technologie Apple :

    http://www.speechi.net/fr/index.php/2012/01/02/jy-crois-beaucoup-pour-2012/

    Paul

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