dimanche 11 décembre 2011

America, America



"This I believe: That the free, exploring mind of the individual human is the most valuable thing in the world. And this I would fight for: the freedom of the mind to take any direction it wishes, undirected. And this I must fight against: any idea, religion, or government which limits or destroys the individual."
John Steinbeck

" En ceci je crois: Que l'esprit libre, avide de découvertes, de l'individu est ce qu'il y a de plus précieux au monde. Et pour ceci je me battrais: la liberté pour l'esprit de prendre la direction qu'il désire, sans qu'on le dirige. Et contre ceci je dois me battre: toute forme d'idée, de religion, ou de gouvernement qui entrave ou détruit l'individu".



Quittons donc un instant Google Earth et ses photos satellite ainsi que Halfmile et replongeons-nous à une époque où la cartographie était une sacrée aventure et un incroyable défi. À la demande générale (!), je voudrais vous faire partager quelques belles cartes d'Amérique du Nord. Elles vous montreront la rapide évolution des connaissances géographiques, mais elles sont aussi intéressantes par les fantasmes qu'elles laissent apparaître.

Donnée de base: qui avait-il dans l'Ouest inconnu? Autre donnée essentielle: si on va vers l'Ouest, c'est pour pouvoir faire du commerce, notamment avec la Chine et l'Asie. Pas pour faire du surf à Santa Monica. Il n'y a pas d'autoroutes, il nous faut donc le seul et unique moyen de communication, une voie d'eau pour traverser le continent et atteindre le Pacifique. Ce sera l'obsession de plusieurs siècles. Le fantasmatique "Passage du Nord-Ouest".

Il est au centre des préoccupations, dans cette carte rêvée, plutôt que dessinée, de Jonathan Carver, en 1778. Non seulement on a un passage du Nord-Ouest qui n'existe en réalité pas, tel une autoroute, entre la Baie d'Hudson et l'Asie, mais il y a plus fort encore. Carver invente l'aéroport deux siècles en avance! Dans les "Montagnes Étincelantes", les Rocheuses, il y a un sommet d'où descendent dans toutes les directions fleuves et rivières. C'est un hub aéroportuaire, en quelque sorte. Donc, c'est simple. Pour circuler et commercer en Amérique, il suffit de remonter certaines rivières vers ce sommet, puis de redescendre, par d'autres rivières dans la direction qui vous intéresse. Vachement pratique. Et oui, il y a bien un fleuve qui va jusqu'au Pacifique. Ce n'est pas Oregon River, mais la Columbia. Mais elle ne coule pas en ligne droite depuis les Rocheuses, manque de pot.
En réalité, il y a une certaine "logique" dans ce dessin. On connaissait d'abord les côtes, les premières à être reconnues par les explorateurs. Ils découvrent une embouchure de fleuve et on extrapole sur son cheminement. D'ailleurs, sur cette carte, on peut même se demander si ce qu'il appelle "De Fonte's Entrance" n'est pas en réalité l'embouchure de la Columbia, et son embouchure de l'Oregon la Baie de San Francisco... Ou alors, De Fonte's Entrance serait le bras de mer qui sépare l'île Victoria de Vancouver.


1778

Mais la même année, cependant, on trouvait des cartes tout de même plus précises, même si celle-ci est bien floue en ce qui concerne les montagnes de l'Ouest. Quant à la Columbia, des explorateurs ont bien dû en parler, parce qu'elle est encore là, en pointillé, sous le nom de Rivière de l'Ouest (River of the West).

1778

On a ci-dessus, dans ce détail de la carte, la confirmation de ce que je disais concernant les rapports faits par des navigateurs: vers ce qui ressemble à l'île de Vancouver, il y a "Découvert par Juan de Fuca", et "Découvert par Aguilar". Et plus bas, "Là où Francis Drake a séjourné 5 semaines", ce doit être la Baie de San Francisco.



Le pétrole du début du XIXe siècle, en Amérique, c'était le commerce des peaux de castor, avec lesquelles on fabriquait les chapeaux. Oui, oui. Ne cherchez pas, savoir où chasser le castor, c'était la fortune assurée. Les chapeaux en castor, c'était la grande mode en Europe. On était un plouc sans son chapeau en castor.  Je ne parle pas du chapeau de Davy Crockett. En réalité, on récupérait le duvet caché sous les poils de la peau de castor, et on en faisait un feutre pour faire des chapeaux. Il y avait des conflits internationaux à propos des castors et des territoires où les trappeurs pouvaient le chasser.
Cette carte de 1790 en est l'écho. Qu'est-ce qui intéressait le plus les explorateurs à cette époque? Le réseau de lacs et de rivières du nord des États-Unis actuels et du Canada, là où on avait des chances de trouver des castors. Au point que tout le reste a disparu. Mais pour le réseau hydrographique, super fort, le mec!

1790


La carte de Soulard, elle est émouvante, du fait des nombreux commentaires qu'il y ajoute, en 1795. Je ne sais pas si en cliquant, vous aurez une définition suffisante pour bien les voir. Moi, ce qui me fait marrer, c'est qu'il s'est planté deux fois en écrivant le titre! "topographiue" et il ajoute le "q" manquant au-dessus. Idem pour les "Hauts", qu'il orthographie "Huts". Bon sang! J'ai oublié le A!! On imagine sa colère! Les ordinateurs, ça a du bon, quand même.
Pour ce qui deviendra la Californie, on a plusieurs mentions "pays inconu" [sic]. Mais plus globalement, sa cartographie est largement folklorique et les Rocheuses deviennent les "M. de Roche vue par maqkay". La carte repose d'ailleurs sur des descriptions rapportées par divers voyageurs. Ils avaient quand même compris que le Missouri était un grand affluent du Mississippi qui venait du grand Ouest. C'est bien sûr une carte française de la Louisiane, cette immense tranche centrale des futurs États-Unis que Napoléon leur vendra. Les Américains y découperont... 13 États.

1795

"The" carte de l'Amérique au début du XIXe siècle. Dessinée par un grand cartographe, Aaron Arrowsmith. La référence. C'est avec ça qu'on va se lancer dans l'exploration de l'Ouest. Bon courage! Y a du boulot! 
Mais cette carte est extraordinaire à plus d'un titre. Elle est magnifiquement dessinée et mentionne, en pointillé, un fleuve mythique qui descendrait vers le Pacifique. Youpi! Arrowsmith l'appelle Oregan, qui deviendra l'Oregon, mais c'est bien de la Columbia qu'il s'agit. Et depuis les Rocheuses, indique-t-il de manière émouvante, "Les Indiens disent qu'ils dorment huit nuits pour descendre ce fleuve jusqu'à la mer"! Encore trois dodos, et le Père Noël va passer...
Évidemment, les Espagnols sont déjà sur la côte californienne et la carte y est plus précise. Mais entre le Mississippi, grosso modo, et la côte Pacifique, il y a encore une grande flaque blanche.

1795



Pour circuler, il faut impérativement des voies d'eau. C'est bien ce qui transparaît sur cette carte de 1800. Le réseau est correct; sa situation géographique réelle, c'est une autre histoire. Les montagnes, on s'en fout, ce qu'il nous faut, c'est de l'eau. On sent encore l'obsession des castors.

1800


Et la révolution, elle a eu lieu, ça y est. Entre 1802 et 1804, l'expédition de Lewis et Clark — qui font des thru-hikers des tout petits joueurs, à côté d'eux — va partir à la recherche du passage du Nord-Ouest, et atteindre le Pacifique en franchissant les Rocheuses et en descendant la Columbia. Un exploit inimaginable dans des régions totalement inconnues. Une très longue histoire. Le voyage d'exploration fondateur de l'histoire américaine. Ils ouvrent les portes de l'Ouest. Le plus révélateur et spectaculaire est la carte qu'ils dessineront à leur retour, d'une précision phénoménale. On a même posé une carte satellite sur la leur et elles concordent de manière quasi parfaite. La grande question est de comprendre comment ils ont pu faire des relevés topographiques aussi précis avec des instruments, et dans des conditions, quelque peu rustiques.
Et ce n'est pas un arrondissement de banlieue qu'ils ont cartographié. La carte ci-dessous couvre plusieurs milliers de kilomètres. Phé-no-mé-nal! Comparez avec la carte au-dessus.

1814
Je ne résiste pas au plaisir de vous montrer un détail, le nord du Pacific Crest Trail et l'embouchure de la Columbia. Lewis et Clark précisent même le nombre d'habitants de tous les villages indiens! Une  boulette, cependant, la plus grosse: ils indiquent un énorme affluent de la Columbia vers le sud, et qui traverse la Chaîne des Cascades, qu'ils nomment Multnomah. Cette rivière n'existe tout bêtement pas. Du moins pas sous cette forme. Les volcans, en revanche, y sont: Mt Regniere (Rainier), Mt St. Helens, Mt Hood, Mt. Jefferson.



Bande-annonce du très beau film produit par le National Geographic sur Lewis et Clark:




Carte française de Lesage en 1829. C'est une carte que j'ai la chance de posséder. Une merveille, en particulier du fait de certains commentaires... Il indique en rouge l'itinéraire de Lewis et Clark. En plus, ils ont fait, comme Scott Williamson, un "yo-yo": aller et retour. Trop forts, Lewis et Clark!

Pour l'Ouest: "Ces beaux pays sont encore à peine habités".
Et du côté de l'Alaska: "Il erre dans toutes les directions une foule de peuplades indigènes de même race sous diverses nuances physiques et morales estimée pour l'hémisphère nord à 500 mille individus".
La Californie: "Pays ravissant, vignes, oliviers, froment". Super, on va partir s'y installer.

Et la Multnomah fantômatique y est toujours. C'était plus simple de reproduire des erreurs que d'aller vérifier sur place si elle existait réellement. Gros plantage, également, concernant le fleuve sensé traverser la Californie, "Carmelo ou S. Felipe". C'est la Sacramento / San Joaquin, mais elles n'ont pas ce parcours. La Sierra Nevada aussi s'est évaporée. Bonne nouvelle pour le Pacific Crest Trail.
Mais en ce qui concerne la topographie générale du continent, ils sont au point.
En 1829, la France a vendu la Louisiane, elle s'est donc retirée du grand jeu impérialiste en Amérique. Il reste les Anglais, les Russes et les Espagnols. Et les Américains. Ils achèteront l'Alaska aux Russes. Il ne restera plus qu'à attaquer le Mexique pour leur prendre le reste, et le tour est joué. Les Indiens? Euh... allez, hop! Dans les réserves!

1829

On compare avec une carte moderne:

© National Geographic


samedi 10 décembre 2011

Lecteur testeur emm...



"Reading without reflecting is like eating without digesting."
Edmund Burke

"Lire sans réfléchir, c'est comme manger sans digérer".



J'aurai au moins fait semblant d'être un thru-hiker compétent. C'est toujours ça de pris. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Si j'abandonne à Lake Morena... La honte!

Je fais donc officiellement partie d'un groupe de randonneurs du PCT 2012 bénévoles, pour lire, éplucher, tester, analyser, commenter, corriger, critiquer un nouveau guide de préparation du Pacific Crest Trail qui s'appellera "The Pacific Crest Trail Workbook". Il a été rédigé par Jeremy Weaver.
Ce qui rend sa démarche intéressante, c'est qu'il est dans la lignée des Halfmile, un valeureux représentant de l'Église des Dingues Furieux. Jeremy ne veut pas vendre son guide. Il ne souhaite même pas qu'on sache qui l'a écrit. Il veut le mettre à la disposition de tous. Et qu'il soit de qualité, de préférence.

Jeremy voudrait que le guide soit disponible pour 2012. Et je viens de recevoir mon exemplaire à étudier.

Bien, il va falloir se mettre au boulot dare-dare; il veut un rapport détaillé pour le 27 décembre. Mais pour l'heure, ma première impression est plutôt favorable, si ce n'est que j'ai déjà signalé à Jeremy, concernant une page échantillon qu'il m'avait envoyée, quelques fautes d'anglais. Je suis vraiment un chieur! "Eh, les profs! Foutez-nous la paix!", comme disaient Pink Floyd dans "The Wall". En réalité, ce n'est pas vraiment sa faute. Il est victime des correcteurs automatiques d'orthographe et de grammaire, qui sont une véritable plaie. Google est une catastrophe pour ça. Dès que vous avez le dos tourné, ils modifient votre texte et, souvent, le rendent absurde. Rien de plus con qu'un ordinateur, parfois.

 La présentation est bonne et Jeremy a pensé à rassembler tous les formulaires utiles (permis, etc.), y compris la belle carte qui était déjà dans mon bureau. Celle de la règlementation concernant les ours, dans la Sierra. J'ai quelques critiques, mais on verra ça plus tard après réflexion.
J'en ai déjà profité pour remplir et imprimer la demande d'entrée au Canada par le Pacific Crest Trail. Je me disais que j'avais largement le temps, puisqu'il faut l'envoyer trois mois avant le départ. Et je viens de me rendre compte avec surprise que dans un mois, je serai dans les délais. Mon Dieu! dirait John, le temps passe vite. Au boulot pour la logistique! Comme l'écrit Jeremy, " Ne paniquez pas face au travail de préparation. Qu'est-ce que vous feriez d'autre maintenant, de toute façon?" À part écrire un blog et rendre visite à votre tapis roulant préféré??


"Pour éviter une rencontre déplaisante avec un ours, ne JAMAIS lui donner à manger".
C'est bon à savoir. Je le note.

Concernant les ours, toujours, Jeremy a un chapitre sur la peur et les risques potentiels. Il y en a un certain nombre, bien sûr, certainement plus que pour une rando dans les Pyrénées, mais ce n'est tout de même pas dramatique. Juste exotique, avec la présence de diverses petites bêtes, et d'autres, pas si petites que ça.
Je vous traduis ce qu'il écrit à propos des ours:

"Les rencontres avec les ours noirs peuvent être une fantastique expérience. Cependant, tout comme pour les serpents à sonnette, si vous êtes ignorant, il y a de bonnes chances pour que ce soit VOUS qui provoquiez une attaque d'ours. Sur les 42 attaques d'ours mortelles en Amérique du Nord depuis les années 1980, la plupart ont eu lieu au Canada et la plupart des victimes étaient jeunes, ou âgées. Une fois que vous connaîtrez le langage corporel des ours noirs, vous pourrez réagir correctement. La plupart d'entre vous pourriez être effrayés de voir un ours vous renifler et se dresser sur ses pattes de derrière. L'ours est très probablement en train de s'assurer que vous savez qu'il est là et que vous n'approchez pas trop près de lui. Un ours noir ne vous tuera pas en se dressant sur deux pattes et en vous reniflant. Mais surveillez tout signe d'agressivité, s'il vous suit, piétine le sol ou fait des simulations de charge. Face à un ours, ne courez JAMAIS, ne tournez pas le dos, ne le regardez pas dans les yeux. Vous n'avez VRAIMENT PAS besoin de défier un ours, de quelque manière que ce soit. Baissez les yeux, levez les bras lentement, et éloignez-vous lentement tout en faisant face à l'ours. Si l'ours adopte un comportement de voyou, il fera semblant de vous charger, continuez les mêmes mouvements, lentement. Si la situation dégénère en combat, protégez votre cou et visez les parties sensibles, la truffe et les yeux. Vous NE PARVIENDREZ PAS à casser la gueule à un ours, donc il faut être malin et rapide. La probabilité d'être face à un grizzly est tellement mince qu'elle ne vaut pas la peine d'être mentionnée. La plupart des rencontres avec tous types d'ours sont en lien avec la nourriture. Les ours dans la Sierra sont les plus problématiques. Il est absolument indispensable d'utiliser un bidon anti-ours dans les secteurs indiqués par le Service des Eaux et Forêts."

Je vous laisse juger si ces commentaires sont rassurants ou pas. Y a pas de risques, mais pensez à lui mettre les doigts dans les yeux quand même... Je vais aller voir à la fac s'ils ont des cours sur le langage corporel des ours noirs.



One more thing, comme disait Steve Jobs. Jenny (Sticky Fingers), a monté plusieurs diaporamas de son parcours du PCT. Celui-ci dure 15 mn, du départ à Campo jusqu'au désert du Mojave. Les photos sont intéressantes... Belles impressions du désert. Il me tarde! En plus, il n'y a pas d'ours. Euh, juste des scorpions, des serpents à sonnette et quelques pumas. Bon, le langage corporel des serpents à sonnette, au moins, il est simple à entendre. Heureusement, parce que pour leur mettre les doigts dans les yeux...



vendredi 9 décembre 2011

Kennewick


"As to the Indians, the guiding principle was, promise them anything just so long as they get out of the way."
Stephen Ambrose, historien américain.

"Quant aux Indiens, le principe de base était de leur promettre n'importe quoi, du moment qu'ils sortaient du chemin".


Bridge of the Gods



À la frontière entre l'Oregon et l'État de Washington, le Pacific Crest Trail traverse la Columbia River sur un pont qui s'appelle le Pont des Dieux, Bridge of the Gods. Or, en 1996, sur les rives de la Columbia, à l'est du PCT, deux spectateurs d'une manifestation sportive ont découvert un crâne au bord du fleuve. Un crâne qui s'est avéré extrêmement important et qui a soulevé une tempête scientifique, politique et médiatique qui n'est toujours pas retombée. On a donné à l'individu dont on a ainsi retrouvé le squelette le nom d'Homme de Kennewick. Il a aussi alimenté une conversation enflammée avec mes amis John et Phil — passionnés par cette affaire — lorsque j'ai dîné avec eux en août dernier.

Vous aurez compris que mon propos, dans ces derniers billets, est de montrer qu'on ne piétine pas que du sable ou des cailloux en randonnant. On marche sur une histoire. Au propre et au figuré. J'ai d'ailleurs, avant de revenir à l'Homme de Kennewick, un autre exemple qui m'avait marqué. En août 1991, Martine et moi faisions une course glaciaire en Autriche, sur le glacier du Similaun, sur la ligne frontière entre le Tyrol autrichien et le Sud-Tirol italien. Deux semaines plus tard, nous apprenions dans les médias que d'autres randonneurs avaient fait une découverte stupéfiante... sur le glacier du Similaun. Le corps momifié et congelé de celui qu'on a appelé Ötzi, parce que cela se passait au bout d'une vallée autrichienne qui s'appelle Ötztal. Je suppose que vous en avez tous entendu parler. Et les détails de la découverte nous ont montré que nous avions nous-mêmes littéralement marché sur Ötzi quelques jours plus tôt. Ça m'aurait bien plu de faire cette découverte... Mais là encore, nous ne marchions pas sur un simple glacier, mais sur une très, très longue histoire.
Bon, j'arrête de radoter. Enfin, je vais essayer.



On nous a tous appris que les Indiens d'Amérique avaient atteint ce continent en provenance de Sibérie, en passant par le Détroit de Bering à un moment où il était possible de le traverser à pied. Il y a 12 000 ans environ. Les "Indiens" (je vous expliquerai peut-être un jour pourquoi je mets des guillemets) étaient donc tous descendants de la même "race" (là, ce sont des triples guillemets qu'il faut mettre, mais ce serait hors sujet d'aborder cette discussion. En bref, il n'y a qu'une seule race, humaine).
Les Indiens sont des descendants des peuples de Sibérie et de Mongolie, point à la ligne.
Ils ont eux-mêmes adopté cette idée et depuis plusieurs années, les tribus indiennes des États-Unis vont devant les tribunaux pour récupérer les dépouilles archéologiques des leurs dans les musées afin de leur offrir une inhumation correspondant à leurs croyances.
Donc, je résume: les Indiens débarquent d'Asie. Et ensuite, c'est Christophe Colomb, 1492. On est bien d'accord? Ah oui, il y a aussi Erik le Rouge, dont on pense très fort depuis quelques années qu'il a emmené ses Vikings sur des drakkars jusqu'en Amérique, en longeant le Groenland. Il embrouille un peu le scénario, mais bon... Va pour Erik!
Tout ça est simple et limpide.

Limpide? De moins en moins. Les actions en justice menées par les tribus indiennes pour récupérer les restes des leurs se sont, ces dernières années, parfois retournées contre eux, de manière totalement inattendue. L'ADN est passé par là. Parce que l'insistance des Indiens à vider les musées d'ethnologie a poussé ceux-ci, qui possédaient ces restes dans leurs collections, à faire des analyses. Et ô stupeur, on a trouvé des Indiens qui n'étaient pas indiens. Des soi-disants Indiens qui avaient des ADN... européens. Saperlipopette! L'affaire se corse. Comment sont-ils arrivés là? D'où sortent-ils, ceux-là?

Ces découvertes ont remis en cause ce que nous pensions de la manière et de la date à laquelle l'Amérique a été peuplée initialement. Dans ce contexte, l'Homme de Kennewick est la cerise sur le gâteau. Un groupe de cinq tribus indiennes a tellement insisté pour le récupérer que l'affaire a été confiée aux tribunaux qui ont mandaté des experts. Parce qu'évidemment, les scientifiques ne tenaient pas vraiment à perdre ce squelette étrange pour qu'il soit enterré. Le conflit a duré plusieurs années. Et les résultats des analyses sont pour le moins troublants. Cet été, la Cour Suprême des États-Unis a fini par débouter les Indiens.
L'Homme de Kennewick a 9000 ans. Ötzi, avec ses 5300 ans, est un petit jeune, à côté. De plus, au-delà des caractéristiques caucasiennes du crâne (de race blanche, si vous voulez), son ADN est bizarre, pour un "Indien". Ses plus proches parents semblent être dans un archipel du nord du Japon.

Reconstruction du visage de l'Homme de Kennewick


En clair, toute l'histoire classique des Asiatiques et du Détroit de Bering se casse la gueule. Il y a eu de toute évidence plusieurs vagues de peuplement, d'origines très variées, et on ne comprend pas comment ils sont arrivés là-bas sans prendre l'avion.

À titre anecdotique, cette petite révolution intéresse énormément les Mormons, pour qui les Indiens étaient les descendants de tribus bibliques d'Israël. Et donc, par voie de conséquence, l'Amérique devenait la Terre Promise et eux les Élus de Dieu. CQFD. Vous allez voir, c'est simple à comprendre.  Toujours est-il que John me montrait, en août dernier, un très intéressant ouvrage publié par les Mormons, qui comparait les types ethniques des différentes tribus indiennes d'Amérique du nord, et Dieu sait si elles sont nombreuses. Oui, je sais, étude comparative des types ethniques, ça pue un peu. Mais de la part des Mormons qui attendent le retour imminent de Jésus-Christ sur terre et l'Apocalypse annoncée par Saint Jean, pas grand chose ne peut me surprendre.
Alors, accrochez-vous: Joseph Smith, le père fondateur des Mormons, au XIXe siècle, reçoit les tables de la loi en or d'un ange, Moroni. Manque de bol, il ne peut pas les montrer parce qu'elles se sont désintégrées instantanément. Mais ce n'est pas un souci, parce qu'il a eu les temps de les voir et de les mémoriser tout aussi instantanément, d'autant qu'il dispose de deux pierres magiques qui vont l'aider. En mettant sa tête dans un chapeau, il pourra les dicter à nouveau. C'est le Livre de Mormon. Je l'ai dans ma bibliothèque. Dans ce livre, on parle d'une tribu d'Israël qui a émigré en Amérique. Mais ils ont contrarié Dieu qui les a punis en leur donnant une peau foncée. Na na nère! Mais pas de problèmes, les Indiens retrouveront leur peau blanche, comme il se doit quand on est civilisé, quand ils accepteront les enseignements de Dieu, ce que les Mormons vont les aider à faire.
Ce qu'il faut que vous compreniez, c'est l'idéologie sous-jacente à cette belle histoire au XIXe siècle. Non, les Mormons ne sont pas exilés en Amérique, chez les sauvages au bout du bout du monde, ce qui leur ferait courir le risque de redevenir sauvages eux-mêmes. Non, non, non, en réalité, ils ont retrouvé la Terre Promise. La preuve, les tribus d'Israël y sont. C'est donc eux le Peuple Élu de Dieu. C'est aussi la raison pour laquelle la toponymie de l'Utah est truffée de noms bibliques. Vous comprenez, bande de sauvages?
Si vous le souhaitez, vous pouvez regarder la décapante série TV South Park consacrée aux Mormons, ici, là, et enfin là. Vous pourrez contrôler que je ne vous raconte pas des salades, moi.

Mais ce qui était frappant dans ces images du livre Mormon sur les groupes ethniques, c'est qu'ils n'étaient à l'évidence pas tous des Mongols, loin s'en faut. Y a vraiment un lézard dans l'histoire officielle.

Article à lire ici. En Anglais, of course.


Bon, là je sens que ça devient très dangereux, parce que j'ai longtemps fait cours sur ce sujet qui me passionne des Américains qui se considèrent comme le Peuple Élu de Dieu (les Mormons ne sont pas les seuls, oh non!) et il faut que je me calme, sinon je vais vous infliger de très longues explications qui s'éloigneront pas mal du Pacific Crest Trail. Quoique... L'invention par les Américains du parc national (et le PCT en traverse sept) est en lien direct avec leur vision d'une Terre Promise en Amérique. Rappelez-vous au moins une chose: les Américains ont inventé le concept du Parc National en 1872, avec Yellowstone. Expliquer le cheminement intellectuel et idéologique de leurs relations torturées à la nature m'a pris 6 ans et 700 pages. Et, plus que les commentaires du jury, j'ai obtenu ma vraie reconnaissance en la matière dans le cadre d'un échange de courriers sur ce sujet avec Scott (Schroomer est son trail name), membre éminent d'EDF. On va mettre la modestie, ou la fausse modestie, de côté, j'ai passé l'âge de vouloir faire le beau. J'ai juste un réel intérêt pour cette question et la prétention, dorénavant, de savoir de quoi il retourne. Et Scott, qui est journaliste, me l'a confirmé en écrivant ceci: "You have pegged probably the most central schism in the American psyche, and religion is at the core. It's not often I meet an American who sees those issues so clearly." "Tu as mis le doigt sur ce qui est probablement la déchirure la plus importante de l'esprit américain, et la religion en est le cœur. Ça ne m'arrive pas souvent de rencontrer un Américain qui comprend aussi bien ces questions." Ça ne vous avance pas beaucoup, comme commentaire, mais moi, ça m'a fait vachement plaisir.
Avec moi, c'est bien simple: vous appuyez, concernant l'Amérique, sur les boutons "politique", "religion", "nature", et hop! Je démarre. Ou je ne démarre pas, parce que ça me fatigue à l'avance d'essayer d'expliquer des choses compliquées. Ou j'ai peur d'emmerder le monde, ce que je fais peut-être en ce moment-même...
Bon, bref, je vais prendre ma camomille.

Concernant l'Homme de Kennewick, je simplifie le propos scientifique parce que ces histoires de génétique et d'ethnologie sont plutôt compliquées. Et je ne comprends pas tout, loin s'en faut. Mais sachez que ça fait beaucoup de vagues outre-Atlantique, évidemment. D'autant que ce débat n'est pas dépourvu d'arrières-pensées douteuses. Établir que les premiers habitants d'Amérique étaient Européens, par exemple, c'est ôter aux peuples indiens leur argument classique de l'antériorité d'occupation. Moi, j'étais là le premier, na na nère!... Non, t'étais pas le premier, t'as piqué la place de ceux qui étaient là avant, donc on peut faire pareil, na na nère!

Ce n'est donc pas seulement une question de réécriture de l'histoire. C'est un sujet extrêmement sensible, sur beaucoup de plans. Comme quoi, faut faire gaffe quand on marche sur un glacier ou qu'on patauge dans l'eau et qu'on ramasse des trucs.





jeudi 8 décembre 2011

Euréka


"If history were taught in the form of stories, it would never be forgotten."
Rudyard Kipling

"Si on enseignait l'histoire sous forme d'histoires, on ne l'oublierait jamais".


Avertissement: si vous n'avez pas lu (attentivement) les billets précédents, notamment "oncle Paul" et "Donner (de Brest)", vous ne comprendrez pas mon propos. C'est bien fait, vous n'avez qu'à lire attentivement!


Je suis un psychopathe de la cartographie. Les cartes m'émeuvent. Et il se trouve que j'ai eu de surcroît  l'occasion de passer BEAUCOUP de temps sur des cartes historiques des États-Unis. Il m'est donc difficile de ne pas revenir sur la découverte de l'or en Californie, parce que je viens de trouver cette magnifique — et touchante — carte des régions minières de Californie. Elle date de 1851, trois ans à peine après la découverte de Marshall.


Vous devez reconnaître, maintenant, la Baie de San Francisco et, à droite, la Sierra Nevada parcourue par le PCT. La grande plaine centrale de Californie, entre Pacifique et Sierra, est irriguée par deux rivières qui se rejoignent avant de se jeter dans la baie: la Sacramento vient du nord et la San Joaquin vient du sud. La rivière American sur laquelle l'or a été initialement découvert par James Marshall est un affluent, triple, de la Sacramento.
Cette carte révèle qu'en trois petites années, les territoires quasiment déserts de Californie en ont vu de toutes les couleurs, c'est le cas de le dire. Tous les comtés administratifs sont en place. 

Pour mesurer l'évolution fulgurante des connaissances géographiques, voici une carte de la même région vingt ans plus tôt, chez les "Indiens Ichtiophages", ceux qui mangent... du poisson. Le seul secteur que l'on connaissait vaguement, c'était la côte, là où les Padres espagnols avaient fondé un chapelet de missions. Pour le reste, on le voit, c'était plutôt flou:




Et celle-ci est peut-être encore plus intéressante. C'est une carte allemande de 1847, un an à peine avant la découverte. L'étendue de l'ignorance géographique est encore impressionnante et on peut mieux se représenter ce que l'idée de partir pour la Californie pouvait impliquer. Sur la carte, vous avez d'ailleurs la quasi intégralité du Pacific Crest Trail, depuis San Diego au sud jusqu'au nord de la Columbia River. Mais concernant la Californie, il y a quelques soucis. La Sacramento s'égare très loin vers l'est, vers des zones inconnues ("Unknown"). Il y a une rivière Buenaventura qui n'existe pas. Et la Sierra Nevada est aux abonnés absents. Bref, la Californie, c'est par là-bas, vers l'ouest, le long du Pacifique. Vous vous arrêtez quand vous voyez l'océan. C'est cette année-là que l'expédition Donner devait y arriver...




Et sur ce détail de la carte de 1851, on est dans le vif du sujet. Sur la gauche, Fort Sutter et les débuts de la ville de Sacramento. En remontant la branche sud (South Fork) d'American River, on parvient à Coloma (orthographié Culoma) et à la scierie de Sutter et Marshall (Sutter's Mill). Si vous cliquez sur l'image, vous la verrez en plus grand.
Les zones dites "Dry Diggins" sont les secteurs où on prospectait hors d'une rivière, en creusant des galeries de mine. Et le symbole d'une tente indique les zones de campements de mineurs. À peu près partout. La carte indique même les emplacements de filons de quartz aurifère ("vein", sous le DO d'EL DORADO) et un autre un peu en-dessous, nommé "vein Harris & Co".






Cette carte-ci est assez émouvante. Elle date de 1846. Ce sont les données dont pouvaient disposer les membres de l'expédition Donner, qui partira pour la Californie cette même année. Tout le secteur de l'ouest intitulé "Désert" (Nevada, Arizona, et Utah actuels, en gros) est barré en diagonale par cet avertissement: "Cette région n'a jamais été explorée et est supposée infranchissable en raison de ses immenses plaines de sable, dépourvues de végétation et d'eau".
À l'est de la Baie de San Francisco, on y trouve mention de la Nouvelle Helvétie (Nueva Helvetia) de Sutter et du "Rio de los Americanos", que les Américains appelleront American River après la découverte de l'or, un an et demi plus tard. La Sierra Nevada est (très) mal placée, le lac Tahoe est juste dessiné. Il sera par la suite nommé Lac Bigle, avant de devenir Tahoe vers la fin du siècle.
L'itinéraire des émigrants, que j'ai surligné en rouge, suivi notamment par l'expédition Donner, est bien indiqué, avec la mention: "Itinéraire supposé des chariots par le col". Ce col leur sera fatal, vous le savez. Ce parcours était la classique "California Trail".  L'itinéraire qu'ils auraient normalement dû emprunter sans le "raccourci de Hastings" qui leur coûtera si cher.




La différence de précision cartographique entre la première carte, de 1851, et celle-ci, de 1846, est vertigineuse. Il a dû se passer des choses, pendant ces cinq années...
C'est une bonne métaphore de l'histoire américaine, dont il est de bon ton de se gausser de sa brièveté. Il s'est passé beaucoup de choses en très peu de temps. Même si on fait semblant d'ignorer des millénaires de présence indienne.


"Euréka" est la devise de la Californie. "J'ai trouvé", comme Archimède, mais dans ce cas, c'était de l'or.

Les cartes proviennent de la fabuleuse collection de cartes historiques de David Rumsey. Merci à eux.

mercredi 7 décembre 2011

Mingo et Bill


"Buy land, they're not making it anymore."
Mark Twain

"Achetez de la terre. On n'en fabrique plus".







Une des grandes escales ravitaillement / zero day sur le Pacific Crest Trail se trouve sur la rive sud de ce fabuleux lac qu'est Lake Tahoe, dans le nord de la Sierra Nevada. Là se trouve une petite ville qui s'appelle South Lake Tahoe. C'est assez logique: elle est au sud, et sur la rive du lac. Non loin de la frontière avec le Nevada, à Stateline, où les casinos fleurissent. Le lac marque la frontière entre la Californie et le Nevada.

Stateline


Le Lac Tahoe est une merveille. C'est d'une beauté à pleurer. L'eau du lac est (encore) cristalline et d'un bleu profond. Le deuxième plus grand lac de montagne au monde, après le Lac Titicaca. C'est aussi, lien de cause à effet direct, un endroit où il vaut mieux disposer d'un portefeuille très rebondi.

Emerald Bay et Lake Tahoe.


Malgré ses incroyables attraits, Lake Tahoe a été — convenablement, dirai-je — préservé. On n'est pas, mais alors vraiment pas, sur la Costa Brava. Ni même à Monaco, quoique le standing de ses résidents soit sensiblement le même. Plutôt une sorte de riviera suisse, sur les rives du Léman. Chic. Et autour du lac, c'est le paradis des skieurs. On est dans la Sierra Nevada, donc on croule sous la neige. Et il y a 39 stations dans les alentours immédiats. Parmi lesquelles Squaw Valley où ont eu lieu les jeux olympiques.
C'est un lieu que j'ai la chance de très bien connaître et d'avoir beaucoup fréquenté. John et Laurel, membres de ma dream team, possédaient une maison au bord du lac, à Tahoe City. Plus exactement dans un endroit d'un luxe surréaliste qui s'appelle Dollar Point. John m'a souvent dit que la meilleure décision qu'il ait prise de sa vie avait été d'acheter un terrain au bord du lac et d'y faire construire une maison dans les années 1970, à une époque où le lac n'était pas encore une destination de week-end favorite des acteurs de Hollywood. Ils ont revendu la maison une fortune il y a 3 ou 4 ans et elle paie confortablement leur retraite. Accessoirement, mais c'est assez révélateur de ce qui se passe à Lake Tahoe, les acheteurs-qui-avaient-englouti-une fortune-dans-cette-acquisition l'ont immédiatement fait raser pour construire encore plus grand, encore plus beau.

Mais c'est une autre étrange histoire que je voudrais vous conter aujourd'hui. C'est à un excentrique multi-milliardaire que l'on doit finalement, au moins du côté Nevada, la beauté actuelle du Lac Tahoe dont on pourrait penser de prime abord que c'est un miracle qu'il ne soit pas cerné par les immeubles. Ce n'est pourtant pas une petite mare: le tour du lac par la route fait 120 kilomètres.
Comme je tiens à mes enchaînements, notre histoire est aussi en lien direct avec la ruée vers l'or de Californie. Et on y retrouvera également mon ami Phil qui a joué dans le dénouement un rôle crucial.



George Whittell est né à San Francisco en 1881. Avec une cuillère en argent dans la bouche, diraient les Anglo-Saxons. Ses deux grands-pères avaient fait fortune lors de la ruée vers l'or. Des immigrants arrivés là-bas sans un sou. Leur fortune, qu'hérite le père de George, était du genre sérieux. À la Bill Gates, en somme.
Mamma Mia! Quelle incroyable histoire! George sera fils unique. Mais il ne sera pas l'héritier d'un empire dont rêvaient ses parents. L'expression "play-boy" a dû être inventée pour George. Il n'a pas travaillé un seul jour de sa vie, et mettra littéralement un point d'honneur à faire tout son possible pour ne jamais gagner d'argent. La beauté incomparable du Lac Tahoe doit beaucoup à cette philosophie un peu particulière. L'histoire fait parfois des détours curieux.
Pendant une grande partie de sa vie (l'intégralité, même, peut-être?), George sera une caricature, obsédé par l'argent, l'alcool et les femmes. Obsédé aussi par la technologie et la vitesse. Il aura les moyens de s'adonner sans retenue à toutes ces passions. Il sera le propriétaire de six (!) Duesenbergs, des voitures qui, dans les années 1930, étaient les équivalents de ce que serait aujourd'hui un hybride de Bugatti, Rolls-Royce et Ferrari.
Au grand désespoir de ses parents, George fera régulièrement les titres des journaux, en raison des très nombreux scandales dans lesquels il sera impliqué, en général en compagnie de jeunes et jolies femmes. Comme celle qui portera plainte contre lui pour l'avoir fait fouetter nue par une autre femme en public pendant une soirée. Elle gagnera son procès. Je suis finalement surpris que Hollywood ne se soit pas encore emparé de la biographie de George Whittell pour en faire un film. C'était un film, ou un roman à la Scott Fitzgerald. Mais la réalité a sans doute largement dépassé la fiction. À 21 ans, ses parents tentent de le marier à une jeune fille de la "bonne" société. Mais pendant la cérémonie, George choisit de s'enfuir avec une jeune femme qui faisait partie de la chorale, à l'église. "Quand on parle pognon, à partir d'un certain chiffre, tout le monde écoute", disait mon maître Michel Audiard. Les jeunes et jolies femmes savaient écouter George.
Dans sa jeunesse, il suivra en Europe la tournée du cirque Barnum & Bailey, puis participera en Afrique à des safaris visant à capturer des animaux. Il en gardera une passion absolue pour les animaux sauvages. Mingo et Bill en témoigneront.

Bref, vous cherchez ce qu'on peut faire de plus dingue quand on a du fric à ne vraiment plus savoir qu'en faire, quand on veut faire des teufs graves jusqu'à en claquer, quand on veut démontrer que DSK est un comique troupier en matière de drague, et vous multipliez tout ça par dix. Vous aurez un aperçu de la vie de George Whittell.
Sa philosophie était de dépenser son argent, ou plutôt l'argent de ses parents, mais il prendra tout de même une décision judicieuse, la seule, probablement. Quelques semaines avant le krach de 1929, George Whittell vendra tous ses titres, pour 50 millions de dollars de l'époque. S'il n'avait pas flairé le vent, il aurait tout perdu. Et quand on lui a demandé comment il avait compris ce qui se tramait, il a déclaré: "Quand les hommes cessent de boire, de courir les filles et de jouer, ça sent mauvais"... On a même dit que compte tenu de l'ampleur de ses ventes, Whittell avait peut-être accéléré l'effondrement de la bourse.

Mais ce qui est vraiment intéressant va se produire en 1936. George est âgé de 54 ans. Il est contacté par deux promoteurs, investisseurs, hommes d'affaires qui viennent de se voir proposer un plan d'enfer. Dans des circonstances invraisemblables, ils ont la possibilité d'acquérir une vaste (c'est un euphémisme, vous allez le voir) propriété sur les bords du Lac Tahoe, côté Nevada. Mais le gâteau est vraiment très gros et trop cher pour eux. Le plan est d'acheter et, comme tout bon promoteur de cette planète le ferait, de revendre en morceaux, le tout assaisonné de multiples zéros.
Mais ils ont oublié un petit détail: George a longtemps fréquenté les grand fauves, il a même un lion apprivoisé du nom de Bill avec lequel il se balade quand il va boire un coup au bistrot. Ça a dû influer sur son comportement.

George et Bill, quand on le lui a offert.


Et George va acheter la fameuse propriété, mais aussi rouler dans la farine les deux promoteurs. Son intention à lui, initialement, est de faire la même chose qu'eux, mais pour son propre compte. Il commence à faire établir les plans de plusieurs casinos.

La propriété que vient d'acquérir George Whittell est, comment dire..., de taille conséquente. Vous êtes assis, j'imagine? 40 millions de mètres carrés. 4000 hectares, si vous préférez. Le long de la rive Nevada du lac, dans un site d'une splendeur à couper le souffle. 43 kilomètres de rivage encore vierge du lac. En fait, il s'agit de la quasi totalité de la rive du Lac Tahoe, côté Nevada.

George n'est pas pressé de mettre en œuvre ses projets immobiliers. Il n'a pas besoin d'argent, vraiment pas. Et il tient surtout à ne pas en gagner.  Ce qu'il fait, cependant, c'est de s'y faire construire un domaine, auquel il donne le nom de Thunderbird Lodge. Thunderbird, l'oiseau-tonnerre, un des grands mythes indiens. George aime bien l'oiseau-tonnerre. Il donnera ce nom aussi à ses deux avions, puis à un phénoménal yacht en acajou qu'il se fera construire pour sa propriété au bord du lac. Je suis allé dans le hangar dans lequel le Thunderbird était amarré. Mais j'y reviendrai.
Vous vous doutez que lorsque George fait bâtir, ce n'est pas un T2. Il a d'ailleurs failli rendre dingue l'architecte, Frederick DeLongchamps. C'est un ensemble de bâtiments de pierre assez rococo, mais pas laids, auquel il n'oublie pas d'adjoindre des bâtiments pour... les éléphants, dont le plus connu s'appelait Mingo. Et bien sûr, un logement pour Bill, le lion. Et une maison pour les parties de poker endiablées, en compagnie des jeunes femmes qu'il fait venir des casinos de Las Vegas et Reno. George a le sens de la fête.
Pour rejoindre le hangar à bateau et les autres bâtiments pour lesquels une certaine discrétion s'imposait, parce que George était tout de même marié, il fait percer un tunnel dans le granit, à plusieurs mètres sous terre. Je m'y suis promené...
Bref, on est dans le délire complet.





Et George fera tellement la fête qu'il en oubliera ses projets immobiliers. Involontairement, il est en train de protéger au bon moment une région magique. "Pristine", dit-on en Anglais, belle, pure, vierge comme au premier jour. C'est le bon mot, un mot que nous n'avons pas en Français.
La fin de la vie de George est plus triste, si on veut bien considérer que sa vie de débauché multi-milliardaire ne l'était pas, ce qui peut se discuter. Un lion se roule à ses pieds et lui casse la jambe. Il refuse de se faire opérer. Allez donc aux urgences expliquer que vous avez une jambe cassée parce que votre lion vous a fait un câlin un peu trop appuyé...
George se retrouve en fauteuil roulant, cloîtré dans sa propriété. Il n'est pas d'un naturel philanthrope, ça non. À vrai dire, on pourrait même légitimement penser que George était un sale con. Il s'oppose à toutes les tentatives du Nevada de protéger à tout jamais la nature vierge qui lui appartient. Rien que pour les emmerder, il commence à dilapider son fabuleux patrimoine et vendant de ci de là. La ville d'Incline Village est un des résultats de ces opérations. C'est, accessoirement, à Incline, sur l'ex-propriété de George, que sera tournée la série télévisée western "Bonanza", qui fit ma joie dans mon enfance. Dans cette série, le ranch Ponderosa, propriété immense de la famille Cartwright — un père et ses trois fils —, correspond en gros à celle de George Whittell.



3 minutes de nostalgie... Euh, enfin, peut-être pas!


À la mort de George Whittell, en 1969, le domaine a salement rétréci, mais il reste encore stupéfiant. Une grande partie est rachetée par un... célèbre financier de Wall Street, au hasard, Jack Dreyfus. Dreyfus est bien un descendant de celui que nous connaissons, celui de "l'affaire". Il fait agrandir la maison principale et y crée une invraisemblable salle à manger au bord du lac dans laquelle j'ai failli m'évanouir en découvrant la vue qu'elle offre, et deux de mes étudiantes, aussi hagardes que moi. Jack n'a acquis Thunderbird Lodge que comme un placement. Il n'y est jamais venu. Dans les années 1990, il finit par la mettre en vente. Et les vautours commencent à tournoyer autour de l'oiseau-tonnerre.
C'est là que nous retrouvons Phil.

Je vous ai dit que Phil s'occupait de protection de l'environnement dans le Nevada. Perdre Thunderbird Lodge, le laisser filer aux mains des promoteurs, serait une catastrophe. C'est une bulle de nature vierge miraculeusement préservée, dans un site exceptionnel. Comment faire?
En 1998, le gouvernement du Nevada et Phil vont concocter une opération compliquée, en partenariat avec un des plus gros promoteurs immobiliers de l'Ouest américain, Del Webb Corporation. Phil négocie la vente de morceaux de désert autour de Las Vegas où ils pourront jouer à construire des casinos et des lotissements pour leurs employés. De toute façon, c'est foutu, on n'arrêtera pas la progression galopante de Las Vegas. Mais avec l'argent récupéré, on va voir Jack Dreyfus et on lui pose une grosse mallette sur le bureau. La technique est connue, mais cette opération-là sera la plus importante de l'histoire du Nevada. Thunderbird Lodge est mis à l'abri pour toujours, du moins peut-on l'espérer. Mais le reste du rivage côté Nevada a également été préservé suffisamment longtemps — quoique involontairement — par George lui-même. On est maintenant parvenu à une époque où on ne laisse pas faire n'importe quoi autour du lac.

Et en 1999, Phil commence à s'occuper du centre de recherches sur la protection de l'environnement qui vient de s'installer dans les "locaux" invraisemblables de George. Peut-être les bureaux les plus rocambolesques d'Amérique du nord. J'enseignais à l'époque dans un département de mon université qui s'occupait d'aménagement et de développement territorial. Phil a fait un p'tit saut en avion pour venir recruter parmi mes étudiants. Deux d'entre elles sont parties là-bas pour un stage de six mois. D'autres les ont rejoint l'été suivant.
Je peux vous garantir qu'elles avaient décroché le jackpot! Elles étaient en réalité les deux seules résidentes de Thunderbird Lodge. Et je n'oublierai pas leur regard abasourdi quand je suis allé les voir. Ça m'a permis également de visiter en détail la propriété qui n'était alors pas ouverte au public. Je n'ai tout de même pas eu leur chance de faire une balade, un soir de 4 juillet, fête nationale américaine, sur le lac illuminé par les feux d'artifice, à bord du Thunderbird...
Dans les années 1960, Whittell avait fini par vendre le Thunderbird à Bill Harrah, richissime propriétaire de casinos. C'est encore Phil qui a négocié le retour du bateau à Thunderbird Lodge.


Un stage à Thunderbird Lodge, la galère!

La maison des jeux de cartes...

Je vous recommande de regarder cette vidéo de 25 minutes de présentation de la propriété, en trois parties. Cela vaut la peine. Même si vous ne comprenez pas les commentaires, vous n'aurez pas souvent l'occasion de voir un domaine aussi extravagant. Elle est trop lourde pour que je l'intègre au blog, mais elle est ici, là et là. Un passage émouvant, pour moi, à 3'39 de la 2e partie: la visite de l'appartement des domestiques, où logeaient Véronique et Clémentine, mes étudiantes... Et le tunnel. À 5'00, on voit une piscine intérieure encore en chantier. Un ouvrier est tombé de l'échelle pendant la construction (c'est un scénario que je connais aussi de près) et s'est tué. Whittell a arrêté les travaux et tout laissé en l'état, échelle comprise. Et dans la 3e partie, vous verrez le fantastique bateau, le Thunderbird, sur lequel mes étudiantes ont eu la malchance d'avoir à se balader.