mardi 22 novembre 2011

Soy Mexicano



"J’ai toujours aimé le désert. On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence…"
Antoine de Saint-Exupéry, Le petit prince





La première étape, au départ de Campo, est une sorte de parcours imposé un peu rude, pour des raisons géopolitiques. Elle va jusqu'à Lake Morena, à 32 km de là.
En effet, en dépit de l'imposante clôture métallique, des nombreuses patrouilles des garde-frontière, et des non moins nombreuses milices de "Minutemen"-  les bons citoyens qui se considèrent en charge de la sécurité du pays -  un grand nombre de Mexicains tentent chaque jour de passer la frontière. Les minutemen les y attendent, armés jusqu'aux dents. Et ils tirent sur tout ce qui bouge, constituant ainsi un danger infiniment plus grand que celui des serpents à sonnette.

Les immigrants clandestins, quant à eux, dont les "coyotes", leurs passeurs, exploitent la misère et le désespoir, peuvent finir par représenter  un réel danger. En dépit des panneaux d'avertissement rédigés en Espagnol, les exhortant à ne pas mettre leur vie en péril dans le désert,  ils s'y engagent bien évidemment. 
Et rencontrer un randonneur avec une cuillère en titane et un sac de Dan McHale, muni de provisions et d'eau, est susceptible de leur donner de mauvaises idées, surtout la nuit.

Bienvenue sur le PCT

"Danger! Ne risquez pas votre vie face aux éléments. Cela n'en vaut pas la peine."
Vous croyez?...


Il est par conséquent tout à fait déconseillé de s'arrêter pour la nuit à proximité de la frontière. De fait, on est contraint d'avaler d'un trait les quelques 32 kilomètres qui mènent au Lac Morena. Une entrée en matière plutôt brutale.
La pause pour la nuit dans le canyon Hauser, avant l'ascension finale vers le Lac, serait donc une fort mauvaise idée. En tout état de cause, il n'y a pas d'eau sur ce parcours.

Au-delà, les risques s'amenuisent. Les clandestins se débarrassent des chaussettes qu'ils portaient par-dessus leurs chaussures pour camoufler leurs empreintes, et ils tentent de gagner les grandes villes. S'ils survivent au désert.



Le début du PCT

lundi 21 novembre 2011

Halfmile


"A map of the world that does not include Utopia is not worth glancing at, for it leaves out the one country at which humanity is always landing."
Oscar Wilde

Une carte du monde qui n'inclue pas l'Utopie ne vaut pas la peine d'être regardée, parce qu'elle oublie la seule destination vers laquelle se dirige toujours l'humanité".







Je vous ai dit tout le bien que je pensais de Halfmile et de son incroyable générosité. Il est l'auteur des cartes que la grande majorité des hikers utilise. Sur des fonds de cartes du National Geographic, il a ajouté une énorme quantité d'informations précieuses et, bien sûr, les waypoints (points de localisation GPS) qu'il a lui-même relevés sur le parcours tous les 800 mètres. Avec les cartes de Halfmile, vous n'avez plus besoin de topoguide, ce qui est une très bonne nouvelle, vu le volume que ça représente. Il vous manque seulement les informations sur les villes où l'on peut ravitailler. Et ça, c'est Yogi (Jackie McDonnell dans son autre vie) qui vous les fournit.

Il me semble intéressant de vous montrer à quoi ressemblent les cartes de Halfmile. Voici la première, au départ de la frontière mexicaine, à Campo. Vous noterez à droite, en jaune, un avertissement majeur: pas d'eau avant Lake Morena, à 32 km. J'espère avoir l'occasion d'y revenir. J'attends l'autorisation d'un éditeur pour vous livrer un récit de cette première journée sur le PCT...




Vous pouvez, comme toujours, cliquer sur l'image pour l'agrandir. Et je vous rappelle que Halfmile abat ce colossal boulot à titre bénévole... Cette carte-ci couvre un rectangle d'environ 8 km sur 4. À vol d'oiseau, du Mexique au Canada, il doit y avoir plus de 2000 km.
En outre, pour revenir sur ce que je disais à propos des villes où on peut ravitailler (Quand est-ce qu'on mange, dis?), je note que Halfmile écrit à propos de Campo que c'est une petite "ville", dotée d'une petite boutique, d'une cabine téléphonique et d'un bureau de poste. Même à l'époque des portables, quand vous en arrivez à décrire une ville par SA cabine téléphonique, il y a un léger souci. Donc, oui, je le confirme, puisque nous y sommes allés début septembre: Campo est un trou pourri où il n'y a strictement RIEN. Ah si, ils ont un poste important de garde-frontière, et un camp de redressement pour délinquants juvéniles. On pourrait d'ailleurs renverser la description. Aux États-Unis, quand vous apercevez une prison, VOUS ÊTES dans un trou pourri...


Et puis, pour la bonne bouche, la dernière carte. Elle confirme qu'une fois franchie la frontière, au Monument 78, il vous reste 14 km pour atteindre Manning Park.


À cette latitude, la déclinaison magnétique  indiquée par Halfmile est énorme: 17 degrés Est! Pour ceux qui n'auraient pas récemment révisé leurs leçons de géographie, je rappelle que le nord magnétique et le nord géographique ne sont pas au même endroit. Les boussoles s'orientent vers le nord magnétique, dont la position est fluctuante, mais qui se trouve quelque part dans le grand nord canadien. Si vous utilisez votre boussole depuis l'Inde ou la Terre de Feu, ça ne fera pas grande différence. Mais si vous tentez de vous orienter dans l'État de Washington sans tenir compte de la déclinaison, la boussole fera une "erreur" de 17 degrés, ce qui est colossal. La carte, elle, est orientée vers le nord géographique: vous pensez aller vers le nord de la carte, mais vous partez en réalité vers le nord-est. Vous serez bientôt au Groenland. 

Notez d'ailleurs que la déclinaison augmente de manière importante avec la latitude, dans cette région du monde: elle n'est "que" de 12 degrés à Campo. C'est le petit schéma en bas à droite de la carte: l'étoile vous indique le nord géographique (TN, ou True North en Anglais), l'autre direction est celle du nord magnétique, celui de la boussole (MN, Magnetic North). 

Et vous ne pensiez pas à ça il y a encore 5 minutes!...
(image CAF Ile-de-France)

dimanche 20 novembre 2011

Six Million Steps




"The vision must be followed by the venture.
It is not enough to stare up the steps - we must step up the stairs.
Vance Havner

"À la vision doit succéder l'aventure. Il ne suffit pas de contempler les marches de l'escalier - il faut aussi le monter". 1


1. N.D.T. : J'ai la flemme de chercher à bien traduire cette phrase. Trop compliqué. Elle contient une belle contrepèterie, très difficile à rendre (stare up the steps / step up the stairs). Sorry!





Bande-annonce du remarquable film, Six Million Steps:

http://6millionsteps.com/SixMillionSteps/HOME.html)



"Resupplied, fed, watered... I'm ready to hit the trail."

"J'ai ravitaillé, mangé, bu, je suis prêt à attaquer le sentier".


"Some people do it to get away, some people do it because they have the time, some people do it because they dreamed about it for their entire lives, some people do it because they see it as a great challenge, some people do it because they want to learn something about themselves... Why people come out here? The spectrum is as wide as..."

"Il y en a qui le font parce qu'ils veulent s'échapper, il y en a qui le font parce qu'ils ont le temps, il y en a qui le font parce qu'ils en ont rêvé toute leur vie, il y en a qui le font parce qu'ils considèrent ça comme un formidable défi, il y en a qui le font parce qu'ils veulent apprendre quelque chose sur eux-mêmes... 
Pourquoi les gens viennent ici? Les motivations sont extrêmement variées".

(OK, bon, je triche un peu. Le dernier mot de sa phrase m'échappe... Mekeskidi?)





"I think, in the toughest parts, that... I'm doing something that other people only dream of."

"Dans les moments les plus difficiles, je me dis que je fais quelque chose dont les autres se contentent de rêver".





Ouaip...


samedi 19 novembre 2011

Tu prendras ta p'tite laine?



"There's no such thing as bad weather, only unsuitable clothing."
Alfred Wainwright, 1907-1991

Il n'y a pas de mauvais temps, il n'y a que des vêtements inadaptés".





"Good weather, cold weather, hot weather, snow, intense sunshine, insects, wind, rain, and brush. Welcome to life on the PCT!"
C'est ainsi que Ray Jardine entame son chapitre consacré aux vêtements.
"Beau temps, mauvais temps, chaleur, froid, neige, soleil brûlant, insectes, vent, pluie, et végétation à laquelle on se frotte. Bienvenue dans la vie façon PCT".

L'enneigement près du PCT
Donner Pass, avril 2011


Alors, maintenant qu'on a posé le livre de Ray sur sa table de chevet et qu'on répond correctement aux interrogations écrites, qu'on a prêté serment de respecter le "Ray Way", il s'agit de mettre en œuvre les préceptes du gourou. 
La question de l'habillement est d'importance. Il faut effectivement pouvoir affronter, en continu, tous types de temps et de températures. Il peut geler dans le désert du Mojave, ou y faire des températures caniculaires façon sud californien, au-delà de 40°; il peut pleuvoir, il peut neiger. À tout moment. Mais si j'emporte mes vêtements de montagne habituels, je ne suis pas près de mettre les pieds au Canada. À moins d'y aller en avion.


On en revient, encore et toujours, au problème du poids. Le PCT est un loisir brutal. Il s'agit de marcher, sac au dos, huit à dix heures par jour pendant cinq mois. Il vaut mieux pouvoir avancer vite pour ne pas encore allonger les journées. Dans ce contexte, chaque gramme inutile devient un boulet de bagnard à vos chevilles. Ouaip, je sais, l'avenir américain de mon appareil photo semble un peu compromis.

Or, ma doudoune pèse, à elle seule, plus d'un kilo. Mon anorak pour la pluie et le vent aussi. Merci, Ray, je n'avais jusqu'à présent jamais éprouvé le besoin de les peser. Maintenant, je connais le poids de tout mon barda au gramme près. Cuillère en titane: 12 grammes. Mais pour les vêtements, ça craint. Vous saviez qu'une paire de chaussettes, ça pèse 105 g? Et un T-shirt en synthétique 133? J'ai même vérifié: un T-shirt léger en coton, 211 g, une petite cuillère...36 g.
Or, vous devez porter votre maison et tous les meubles sur le dos, pendant cinq mois. Huit à dix heures par jour. C'est bizarre, mais ça vous conduit à  regarder votre équipement d'un œil soupçonneux. On n'est plus dans le "ce serait sympa que j'aie ça", mais plutôt dans le "combien tu pèses, toi"?

Là encore, les sadhus du PCT, sous l'influence de Ray Jardine, ont mis au point des techniques redoutables. Il s'agit de résoudre une nouvelle quadrature du cercle, et c'est bien de technique qu'il s'agit, si on souhaite éviter de mettre sa vie en péril. Être léger tout en disposant de l'armement minimaliste nécessaire pour surmonter tous les obstacles. On en arrive à des extrémistes comme Warner Springs Monty, qui se glorifie de porter un sac de 5 kg! Il reconnaît tout de même qu'à ce niveau-là, les risques augmentent et qu'il n'est pas question de veiller le soir, parce qu'il se caille grave, ni de traîner le matin dans son duvet, parce qu'il se caille grave aussi. La seule chose qu'il puisse faire, c'est marcher. Toujours marcher.
Rappelons en outre que le poids dont je vous parle est celui du sac plein, SANS la nourriture et l'eau. Toujours. Donc, vous ajouterez à ce poids quelques kilos de plus. Cinq à sept kilos supplémentaires dans le désert, uniquement pour l'eau.

Et là, il me paraît intéressant de faire appel à notre ami Erik the Black qui, sur son site, a l'amabilité de présenter son "système" vestimentaire personnel pour le PCT. Car cet exemple - et ce n'est qu'un exemple - est révélateur: il montre que randonner ultra-léger, dans le cénacle des UL, est aussi affaire d'imagination. Comment faire beaucoup avec peu. Très peu.



Les vêtements qu'Erik met dans son sac, autres que ceux qu'il porte, pèsent... 1 kilo, et tiennent dans ce sac. C'est un système modulable.


Erik en fait la liste. Ce n'est pas grand chose, en réalité. Sous-vêtements en soie, une veste finement matelassée sans manches, coupe-vent et pantalon de pluie, bonnet et... moustiquaire d'apiculteur, pour cause de hordes de moustiques voraces. Avec ça, il faut pouvoir affronter une amplitude thermique de 50°.



Première couche / Vêtements de nuit

Temps chaud


Pluie par temps doux

Temps froid

Temps froid, pluie ou neige




Randonneur UL sur le PCT.
Euh, en fait, une étrange coutume d'EDF a créé une journée où tous les randonneurs sont censés marcher nus
 (Hike Naked Day).
(photo John "Rolling Thunder"  Henzell - PCT 2006)



Pas si UL que ça...
(photo Anne-Marie Gouvet)


vendredi 18 novembre 2011

Sunshine


 “Two roads diverged in a wood and I – I took the one less traveled by.”  
Robert Frost 

Il y avait deux chemins dans un bois, et je... J'ai pris le moins fréquenté".






On applaudit bien fort Sunshine. Sunshine a réussi cette année le parcours intégral du Pacific Crest Trail avec son père.
Sunshine a 11 ans.


Sunshine et son père Balls
Monument 78, Manning Park
24 septembre 2011


"Many said we couldn't do it and many said we shouldn't do it, but we did it!  She never once considered quitting.  She wouldn't even consider the flip I suggested in the Sierra to let the rivers recede before we encountered them. "
Voilà ce qu'écrit son père dans leur journal. 
"Beaucoup nous ont dit qu'on ne pourrait pas le faire, beaucoup nous ont dit qu'on ne devrait pas le faire, mais nous l'avons fait. Elle n'a pas une seule fois pensé abandonner. Elle n'a même pas voulu envisager d'esquiver une partie de la Sierra, comme je le lui ai suggéré, pour attendre que le niveau des torrents baisse avant qu'on y arrive".


Dans cette intéressante vidéo d'une traversée de torrent (au secoooours!), Sunshine traverse sous la protection de son père. Elle porte une parka rouge (2e groupe à traverser).




Message urgent:
À vendre. Petite cuillère en titane. Peu servi. Prix à débattre.
Contact: philippe.gouvet@hopital-pychiatrique-du-larzac.fr

jeudi 17 novembre 2011

Dan



"Oh, it’s raining today! Where is my umbrella?" Va placer cette phrase dans un voyage aux États-Unis, tu vas voir comme tu vas galérer. Toutes les fois où j’étais à New York, je me disais : " J’espère qu’il va pleuvoir, je vais te placer l'umbrella vite fait".
Gad Elmaleh, L'autre, c'est moi, 2005




Commander un sac sur mesures à Dan McHale, à Seattle, est un choix discutable. Peut-être pas contestable. En tout cas, je l'assume. Totalement. Je ne suis pas le seul à l'avoir fait, loin s'en faut. Même sur le PCT.
Mais comme je veux bien admettre que ça puisse paraître étrange, comme démarche, je vais donner des explications. Pas des justifications.

Dan McHale est un grimpeur / randonneur américain. Un autre dingue de la trempe de Ray Jardine. Il a d'ailleurs beaucoup grimpé à Yosemite, y compris en solo, le plus dangereux. Premières ascensions d'El Capitan à 19 ans, en 1972. Mais il n'était pas très intéressé par la ferraille, les pitons et les coinceurs. Lui, son truc, c'étaient les sacs.

Dan après El Capitan


Dan a constaté que les sacs du commerce souffraient de quelques déficiences. Et le sac, pour un montagnard, c'est le stylo de l'écrivain, du moins à l'époque lointaine où ils écrivaient encore à la plume.
Il a donc conçu ses propres sacs et créé une entreprise artisanale. Ils sont deux, chez McHale. Mais ils vendent dans le monde entier, depuis plus de 30 ans. Et un sac McHale d'occasion se vend au prix des truffes. Pas celles en chocolat, les autres.
Il faut dire que Dan est un artiste. Un perfectionniste fou. La qualité de ses sacs est assez étonnante. Sans parler de son atout maître: un système de portage bluffant.

Quand on est en affaire avec Dan, on est prié d'être patient, très patient. Et aussi serein qu'un adepte du Boudhisme vajrayana en pleine méditation. Il faut en effet affronter son site internet: un embrouillamini comme j'en ai rarement vu. Dans la rubrique "What's New", par exemple, on trouve des infos de 2002... Il vous demande de comprendre ce qu'est le Q-Bayo du P&G&Q ou de choisir entre le LBP P&G 37 ou 39. Il a un type de sac qui s'appelle UnLtd S-SARC P&G+1". Juré. Si, si. Dan justifie ce chaos en expliquant que c'est délibéré. C'est un cheminement initiatique. Il ne veut à aucun prix avoir pour clients ceux qui dégainent leur carte bleue et commandent d'un clic. Aucun risque de ce côté-là. Mais le mal de tête est garanti. Si vous parvenez à vous frayer un chemin sur son site, vous êtes dignes de partir sur le PCT sans GPS. Digne aussi qu'il vous prenne en considération. Dan, on l'amadoue d'abord, on lui envoie ses lettres de créance. Et il acceptera peut-être de vous faire un sac. C'est un peu comme passer commande chez Ferrari, en somme. S'il vous faut un sac pour la sortie du week-end prochain, ne lui écrivez pas.

Client de Dan McHale?


Sur le PCT, naturellement, l'argument du poids a pris globalement le pas sur tous les autres. C'est l'alpha et l'omega des randonneurs UL. De sorte que nombre de fabricants (Gossamer Gear en est l'archétype) proposent des voiles de mariées en guise de sacs. Parfois au détriment du confort. Parce que dans la Sierra, vous êtes - que le vouliez ou pas - gravement plombé, par le matériel de haute montagne, par une dizaine de jours de nourriture, par le bidon anti-ours. Mais c'est vers ces fabricants évanescents que les sadhus se tournent en masse. Et EDF a beau répéter inlassablement un des leurs mantras, HYOH (Hike Your Own Hike, faites votre propre marche, en gros), il est parfois difficile de résister à la pression sociale. Porter des chaussures de "montagne" à la place des chaussures de sport qu'ils portent tous, c'est exposer aux quolibets et à la réprobation universelle. Même si je viens de lire ce matin un randonneur demander si ça leur paraissait vraiment rationnel de vouloir traverser une patinoire en tennis... N'oublions pas que gourou Ray est passé par là. 
Ce que Dan explique, de son côté, c'est qu'il vaut mieux avoir un sac un peu plus lourd, mais prodigieusement bien conçu et confortable. Et à l'épreuve des bombes.

Lorsque vous traitez avec Dan, il commence par prendre les mesures, son mètre de couturier autour du cou. La distance entre la 2e vertèbre cervicale et la crête iliaque, la pointure de chaussures de votre maman, l'âge auquel vous avez sorti votre première dent. Il vous demande également des photos, votre sac sur le dos.
Ensuite, il vous envoie un sac d'essai, que vous êtes prié d'utiliser en montagne, toutes affaires cessantes. En faisant des photos. De la gueule que vous faites avec le sac chargé.
De fil en aiguille, c'est le cas de le dire, les choses s'affinent. Et vous pouvez un beau jour faire à Dan la liste de vos desiderata: le volume, les tissus, les couleurs, le petit pli d'aisance ici, les poches, et la boucle là. Ce que vous voulez, exactement. Pour votre sac. Rien de plus, rien de moins. Avec les grognements de Dan, en prime. Et un ajustage façon Chanel.
Vous l'aurez compris, il vaut mieux savoir très précisément ce que vous attendez de votre sac en montagne. Ce n'est pas Dan qui vous le dira.
Le sac vous est livré avec un DVD, pour vous apprendre à faire les subtils réglages. Et voilà, vous êtes l'heureux propriétaire d'une Ferrari; il ne reste plus qu'à passer la première, sans caler.






Le sac d'essai


Ossau, 16 novembre 2011

mercredi 16 novembre 2011

Vermilion



“It is not down in any map; true places never are.” 
Herman Melville

"Ça ne figure sur aucune carte. Les vrais lieux n'y sont jamais".




La traversée de la Sierra Nevada est la partie la plus difficile du Pacific Crest Trail. C'est là que le PCT et le John Muir Trail ne font plus qu'un seul et même itinéraire. 320 km de haute montagne, 8 grands cols, dont le plus élevé est Forester Pass, à 4000 mètres d'altitude.
En quittant Kennedy Meadows pour s'engager dans la haute Sierra, on sait qu'on ne verra pas la moindre route, piste, ou chemin avant dix à quinze jours. Porter sa nourriture pour un si long parcours, éprouvant, pose quelques problèmes. Le bidon blindé anti-ours est obligatoire et il pèse, à lui seul, un à deux kilos.
Sans compter ce qu'on doit y mettre en sécurité. Un kilo de nourriture par jour, peut-être? Vous entrevoyez le casse-tête logistique? Et le poids du sac, encore alourdi par un équipement hivernal, piolet et crampons.
Stocker une dizaine de jours de nourriture dans le bidon relève de la gageure, d'ailleurs.

 Nombre de hikers adoptent une stratégie leur permettant de résoudre cette quadrature du cercle. En cours de traversée de la Sierra, ils quittent la montagne par Kearsage Pass et redescendent  ravitailler vers Bishop ou Lone Pine, les villes qui longent le flanc est de la Sierra Nevada, à la limite du désert et de la Vallée de la mort.

Mais il existe une sorte de havre dans ce monde de brutes. Il porte le nom de Vermilion Valley Resort. VVR pour le personnel EDF.
Vermilion est un endroit étrange. Un camp de pêche, initialement, au bord d'un lac, le Lac Edison, au milieu de nulle part. Assez américain, avec un enchevêtrement de ferrailles diverses, quelques bungalows, des tentes, un restaurant. Un certain désordre, dans la forêt. Un charme certain, également. On peut parvenir à VVR par une piste routière qui fait l'ascension de la Sierra par l'ouest, en provenance de Fresno, dans la grande plaine de Californie.  Le slogan de Vermilion est d'ailleurs: "Where the pavement ends... and the wilderness begins!" "Là où la route s'arrête... et la nature sauvage commence". Oui, c'est bien ça, un pont, un checkpoint, entre deux univers.

Edison Lake (vidéo Sean Olson)

Nulle part. D'un côté, une piste surréaliste et dangereuse, de l'autre - pour les hikers - un petit bateau qui leur fait traverser le lac pour les mener à Vermilion. Les rares voitures montent, les randonneurs descendent, pour se rejoindre dans ce Fort Apache de la Sierra.
Mais, en dépit de cette localisation lunaire, Vermilion sait ce qu'il convient de faire pour attirer les randonneurs du PCT. On y mange. Bien et beaucoup. Bien est une donnée relative, en fait. Les hikers ne sont pas en quête d'un repas chez Bocuse. Vermilion est un phare au bout de la nuit. Et à Vermilion, on garde aussi les colis de ravitaillement que vous vous êtes expédiés au préalable. Une escale bien difficile à éviter.

Les Plotnikoff, une famille de randonneurs, ont créé un site (Best on the Crest) qui constitue une sorte de Guide Michelin du PCT. J'adore leur humour.
Concernant Vermilion, leurs commentaires résument bien la situation, à tous les sens du terme:

"Regardless of what you've been eating since Kennedy Meadows, by the time you make it here you really want food and drink on a Bunyanesque scale. VVR will cheerfully provide as much as your tummy can handle -- and run you a tab, to boot. The restaurant features one of the better burgers on the PCT. Be glad you walked in under your own power and then rode the utterly charming Edison Queen across Lake Edison. Because nothing you do on the way down the hill into here nor on the way up the hill out of here will be even remotely as dangerous as the drive in on Kaiser Pass Road to the west. We're talking serious hair-raising terror on the blind curves. One lane, 20 miles. Pack station trucks with bad brakes coming the other way at unreal speeds. No guard rails. Pray to your god. If you are planning to hook up with relatives here, you need to warn them what they're in for. It's the slowest, scariest 20 miles they'll drive in this decade, guaranteed. ''Where the pavement ends and the wilderness begins.'' Bahahahaha!"

"Quoi que vous ayez mangé depuis Kennedy Meadows, quand vous parviendrez ici, vous voudrez manger et boire à une échelle gargantuesque. VVR se fera un plaisir de fournir tout ce que votre estomac pourra gérer - et vous tendra une note salée, de surcroît. Le restaurant fournit un des meilleurs hamburgers du PCT.
Soyez reconnaissant d'être parvenu là par vos propres moyens et d'avoir emprunté leur charmant ferry, l'Edison Queen, pour traverser le lac. Parce que rien de ce que vous aurez pu faire pour descendre de la montagne vers Vermilion, ou ce que vous ferez pour en partir, ne saurait être aussi dangereux que d'y parvenir en voiture par la route de Kaiser Pass. Nous parlons ici de réel effroi à vous faire dresser les cheveux sur la tête dans des épingles sans visibilité. Une seule voie, 35 kilomètres. Des camions de ravitaillement avec des freins pourris qui arrivent en face à des vitesses surréalistes. Pas de glissières de sécurité. Priez votre Dieu. Si vous avez prévu d'être rejoints ici par la famille, il faut les avertir de ce dans quoi ils s'engagent. Ce sont les 35 km les plus longs et les plus effrayants qu'ils parcourront au cours de cette décennie, c'est garanti. "Là où la route s'arrête... et la nature sauvage commence". Bah!"

www.emeraldlake.com/pctguide/pctintro.html


En 1996, nous avons ravitaillé à Vermilion. Nous nous étions envoyé un colis que nous y avons récupéré. Notre épuisement était tel que nous avons décidé de passer la nuit dans un des bungalows. Un vrai lit, une douche!

Le bungalow de VVR


Nous nous sommes affalés dans la chambre, avons ouvert un énorme colis de nourriture et nous avons imaginé que nous allions pouvoir passer une nuit de rêve. Mais dès la tombée de la nuit, plusieurs chiens se sont mis à hurler interminablement devant notre porte et nous ont empêché de dormir. Pas sûr, à vrai dire. Vous êtes en réalité dans les limbes, un état second où vous entendez les aboiements, pensez qu'il va falloir se lever, ouvrir la porte et leur jeter des cailloux, mais vous n'en êtes pas vraiment capables. Je me lève? Je ne me lève pas?
Une nuit pourrie.
Au lever, je rencontre Butch Wiggs, le patron. Butch est une sorte de caricature de cow-boy. Un colosse barbu, jovial, Stetson sur la tête, santiags, ceinture à grosse boucle. Elle peine à retenir un estomac qui trahit un certain penchant pour la Budweiser. Et Butch de me demander si nous avions entendu les chiens aboyer. No kidding? Sans blague?
"Euh, en fait, vous aviez un ours debout, appuyé contre la porte de votre chambre. C'est pour ça que les chiens aboyaient. J'ai bien pensé à l'abattre, j'en aurais eu le droit, mais je me suis dit que ça ne vous aurait pas plu".
À la fin de la saison, Butch avait publié la liste de tous les randonneurs qui avaient fait une halte à Vermilion. À la suite de notre nom, il avait ajouté: "Les ours vous regrettent"...

Butch a dû finir par avoir du mal à vivre dans une forêt au milieu de nulle part, cerné par les ours. Il a mis fin à ses jours en 2001.


C'est encore loin, Vermilion?

mardi 15 novembre 2011

Le compte est bon


"Mon pied droit est jaloux de mon pied gauche. Quand l'un avance, l'autre veut le dépasser. Et moi, comme un imbécile, je marche !" 
Raymond Devos





Le PCT, c'est aussi du calcul. Ça n'est pas mon fort, mais on n'y coupe pas. On a besoin d'un tableur Excel, avant de mettre les chaussures.

Je pose 4277 km sur la table,  et je considère que la fenêtre météo est raisonnablement de cinq mois. D'avril à fin septembre. Après, ça se gâte très sérieusement du côté des Cascades. Même si Fozzie a achevé son thru-hike du PCT à la mi-novembre.

Je pose 8, je retiens 4, je divise par la racine carrée de mon âge: 4277 divisé par 150 jours, j'obtiens... 28,5 kilomètres par jour. Hou la la!
Et encore, ce résultat brut de fonderie doit être affiné. Plusieurs paramètres sont à prendre en compte. Tout d'abord, je vais avoir beaucoup de mal à partir comme le Bip Bip de Tex Avery et abattre mes 28,5 km quotidiens, dès le départ. C'est un (gros) marathon. On ne part pas au sprint. Il faut permettre aux jambes de s'habituer à ce qu'on veut leur faire endurer. Pas les carboniser en trois jours.

L'autre élément crucial, c'est qu'il sera très difficile de marcher non-stop pendant 150 jours. On a besoin de se poser de temps en temps pour récupérer. Et de toute façon, il faut bien prendre le temps de ravitailler à intervalles réguliers. Ces jours où on ne marche pas sont appelés "zero days", des jours à zéro mile.
Il y a aussi des "nero days", des jours où on n'avance pas beaucoup, où on a parcouru "near zero miles", presque zéro. En termes de hikers, cela veut dire 20 km seulement, en gros.

Bon, il faut que je prenne ces petits soucis en compte. Disons une vingtaine de zero days, à la louche, même si je n'en sais en réalité rien du tout. Ce qui est sûr, en revanche, c'est qu'en retirant ces jours zéro de mon planning, j'aggrave ma situation. La Sierra Nevada et son parcours enneigé sur plusieurs centaines de kilomètres va également me ralentir sérieusement. On n'avance pas aussi vite en s'enfonçant dans la neige jusqu'aux genoux, hiboux, poux, cailloux, que sur un sentier sec. Sans compter une intéressante succession de cols de haute montagne. 4000 mètres à Forester Pass, avec la traversée du célèbre névé sommital, façon toboggan de la mort, qui peut rendre nerveux, à juste titre, et vous ralentir un tantinet:




En marchant d'un bon pas, à 5 km/h, il vous faudrait 6 heures pour parcourir vos 28,5 km théoriques. Sans compter les arrêts et le poids du sac sur le dos. Et en terrain parfaitement plat, ce qui n'est jamais le cas. Vous pouvez donc entrevoir ce qui se passe en montagne, avec des étapes nécessairement plus longues.

En outre, dans le sud californien, dans le désert torride, il est périlleux de vouloir marcher au milieu de la journée, quand le soleil est au zénith. Tiens, un autre paramètre intéressant: il est prudent de porter 7 à 8 litres d'eau dans son sac. Par jour. Il paraît que ça fait 7 à 8 kg supplémentaires. Je vais ralentir. Ah non, si je ralentis, je vais marcher plus longtemps et il me faudra davantage d'eau. Donc, je vais accélérer, si je peux. Ah non, parce que ça va aggraver ma consommation d'eau. 1,5 litres d'eau à l'heure, d'après Scott.
En conséquence, une stratégie commune est de marcher très, très tôt le matin, de s'arrêter à l'ombre d'un cactus au plus fort de la chaleur, puis de reprendre sa marche en soirée.
Certains préconisent de marcher la nuit, mais cette idée en met un bon nombre mal à l'aise. Le risque de marcher sur un serpent à sonnette est en effet beaucoup plus important. Les serpents sont des animaux à sang froid, dépourvus de thermorégulation, et ils chassent la nuit, quand il fait plus frais dans le désert. Je vais peut-être éviter de marcher la nuit, après tout...

Et si j'accepte l'idée que pendant les premières semaines (6 semaines environ pour parvenir au pied de la Sierra Nevada, à Kennedy Meadows), je serai loin, très loin du rythme d'un Scott Williamson, je commence à me gratter la tête. Je viens de prendre conscience qu'après la Sierra, ce ne sont pas 28, 5 kilomètres qu'il faudra abattre chaque jour, en montagne, mais bien plutôt... 40 ou 50.
En tout état de cause, tout ça ne laisse pas bien augurer de douces grasses matinées bien au chaud dans le duvet. Il faut partir au boulot, euh, je veux dire commencer à marcher, très, très tôt. Et s'arrêter tard. Très tard.

Disons que dès le départ, il faut être à fond, et dans la seconde moitié, il faut accélérer.





Là encore, les membres d'EDF arrivent à la rescousse. Craig Giffen a mis au point un magnifique logiciel, disponible en libre accès sur internet. (www.pctplanner.com)
C'est un calculateur de planning, qui vous permet, en entrant votre vitesse prévisionnelle et le nombre de zero days que vous envisagez, de calculer combien de jours il vous faudra pour aller d'étape en étape afin de ravitailler. Il vous dit également à quelle date vous parviendrez à Manning Park et fournit les courbes de dénivelé.

Voilà, par exemple, ce que ça peut donner, mais Craig's Planner vous fournit beaucoup plus d'informations, en réalité. Il s'agit ici du planning prévisionnel de Tequila Kid. On y trouve les distances séparant les étapes de ravitaillement et le nombre prévu de zero days. (Cliquez dessus pour le voir plus grand)


Le PCTA propose en outre, par l'intermédiaire de Jack Yates, un roadbook personnalisé du PCT. Il suffit d'écrire à Jack en lui donnant les divers paramètres personnels, date de départ, vitesse envisagée, le nombre d'heures de marche prévu par jour, etc. et Jack vous envoie votre plan détaillé. Merci EDF! Ils sont plutôt sympa, les cinglés.