mardi 6 décembre 2011

Oncle Paul


"I love California, I practically grew up in Phoenix."
Dan Quayle

"J'adore la Californie. J'ai pratiquement passé mon enfance à Phoenix".

Celle-là nécessite des explications, amis lecteurs. Phoenix est... en Arizona. Et Dan Quayle a été vice-président des États-Unis, réputé pour son intellect particulièrement brillant...
En 1991, il se verra même attribuer une parodie du Prix Nobel "pour avoir démontré mieux que quiconque le besoin d'une éducation nationale".








Quand j'étais enfant, j'étais un lecteur assidu du journal de Spirou. Et en dernière page, il y avait toujours une "Belle histoire de l'oncle Paul". Je revois très bien la bande-titre, et l'oncle Paul avec sa pipe à la main. J'ai dû être marqué par l'oncle Paul, parce que je m'en souviens encore malgré une mémoire calamiteuse et je fais comme lui. Sans la pipe, néanmoins. Il y a vraiment des choses qui me fascinent dans l'histoire américaine. Et j'estime que, comme pour tout autre type de voyage, il serait regrettable de randonner idiot. Je ne peux donc pas résister à la tentation, une fois encore, de vous raconter une histoire, de l'oncle P.
Elle a un lien avec le Pacific Crest Trail, bien sûr, parce que sur plusieurs dizaines de miles, le parcours piétine un terrain pour lequel on s'est entretué il y a 150 ans. Et parce que ce qu'on y trouvait était le résultat direct du mécanisme de la subduction dont je vous entretenais très récemment, et qui est également la cause de la présence de tous les volcans.

Reprenons au début. Au début du XIXe siècle, un Suisse du nom de Johann Sutter fait faillite dans son pays. Pour échapper à la prison pour dettes, il s'enfuit aux États-Unis. Rappelez-vous les Donner: à cette époque, les États-Unis, c'est la frange côtière de l'Atlantique, en gros. Ça ne va pas très loin vers l'intérieur des terres. Mais Sutter veut partir loin, très loin. À l'autre bout du monde, loin des créanciers. Et il décide de gagner la Californie, une province mexicaine paumée et presque déserte. Cinq ans de périple depuis la Suisse, à peine.
En arrivant là-bas, il se fait naturaliser Mexicain pour pouvoir obtenir des terres. Il est arrivé au bon moment. Y a pas un rat, en Californie, et on cherche par tous les moyens à développer un peu ce trou perdu.  Le gouvernement mexicain lui concède 20 000 hectares dans la grande plaine de Californie, une région qui est de nos jours une sorte de paradis terrestre de l'agriculture (sauf pour les journaliers mexicains qui y triment en plein soleil), au confluent de deux rivières, American et Sacramento. Johann Sutter devient riche. Très riche. 12 000 têtes de bétail. Il a bâti un petit empire auquel il donne le nom de Nouvelle Helvétie. Il était aussi connu sous le nom de Fort Sutter. C'est là que l'expédition Donner comptait arriver.

Trou perdu, la Californie? Certes, mais il y avait quand même quelques occupants séculaires. Des Miwok, Chumash, Pomo, Paiute, Shoshone, et beaucoup, beaucoup d'autres nations et tribus. Certains ont été photographiés par Edward Curtis, qui a fait un phénoménal travail d'ethnologie.

Jeune fille Pomo, Californie du nord.

Indien Pomo.
Avouez que vous êtes surpris de voir un Indien moustachu!


En 1847, Sutter s'associe avec un dénommé James Marshall, qui lui a proposé de créer une scierie dans les contreforts de la Sierra Nevada, sur la rivière American. Un nom prémonitoire. La rivière a trois affluents, et nous parlons de l'affluent sud, South Fork of the American River. Un nom célèbre dans l'histoire américaine. Et après avoir construit leur scierie hydraulique sur la rivière, donc, à un endroit appelé Coloma, fin janvier 1848, James Marshall trouve une grosse pépite d'or dans 15 cm d'eau. Le bâtiment de la scierie a été emporté par une inondation en 1862, mais a depuis été reconstruit à l'identique avec les plans de Sutter. Nous y sommes allés il y a quelques années. Encore un endroit émouvant, vu ce qui s'est passé après le 24 janvier 1848.
Dès qu'il en informe Sutter, celui-ci comprend d'emblée la catastrophe qui pourrait se produire et demande à Marshall de tenir sa langue. Ce qu'il ne sait pas faire. Et exactement au même moment, la Californie mexicaine devient américaine, aux termes d'un traité signé début février, le traité de Guadalupe Hidalgo qui met un terme à une guerre entre Américains et Mexicains. Mais la nouvelle de la découverte de Marshall se répand comme une traînée de poudre à San Francisco, qui était encore une modeste bourgade de quelques centaines d'habitants. Ça ne va pas durer.

La suite, vous en avez sans doute entendu parler. Et vous narrer tout ça nécessiterait un bouquin plus gros que la Bible. La ruée vers l'or de 1849 sera un phénomène mondial. Une première dans l'histoire du monde. En effet, toutes les découvertes d'or de l'histoire de l'humanité avaient pu être contrôlées par un pharaon, un roi, un empereur qui avait les moyens de dire "pas touche, c'est à moi!" Mais en Californie, c'était plutôt "venez donc vous servir". En Europe, on placarde des publicités pour des navires rapides, les clippers, susceptibles de vous emmener à grande vitesse de l'autre côté de la planète pour y faire fortune. Pour tenter de mesurer le caractère extravagant de cette migration, il faut savoir que la population totale de la Californie à cette époque est estimée à 12 000 habitants. Dans un pays long de 1300 km. 300 000 personnes vont débarquer en quelques mois au milieu de nulle part. Beaucoup ne savaient même pas où elle se trouvait, et encore moins comment y aller. Mais ils vont y aller. Pas tous prospecteurs, d'ailleurs, comme vous pouvez l'imaginer. Prostituées, hommes de loi, commerçants, hommes d'affaire, escrocs de tous poil, aventuriers en tous genres vont trouver le moyen de parvenir à l'autre bout de la planète pour tenter leur chance.
Le niveau de folie généré par la perspective de l'or de Californie est difficile à imaginer de nos jours. Juste un exemple: un commerçant entreprend de vendre une sorte de glu. Très chère. Mais, affirme-t-il, c'est une glu très spéciale. Vous partez en Californie, vous vous déshabillez, vous vous enduisez de glu et vous roulez jusqu'au bas d'une montagne. En arrivant en bas, vous aurez récupéré tant d'or, grâce à la glu, que vous pourrez rentrer chez vous et vivre de vos rentes jusqu'à la fin de vos jours. Un des comtés de cette région de Californie s'appelle toujours "Eldorado"...

La carte de l'Ile au Trésor dessinée par un prospecteur.
Baie de San Francisco, Sutter's Fort et, à droite au-dessus de la ligne 39,
l'étoile qui indique le lieu de la découverte de Marshall ("Mill", le moulin).
En pointillés, l'itinéraire pour aller faire fortune...


Le paradoxe de cette histoire effarante sera que Marshall et Sutter seront tous deux littéralement ruinés par la découverte de l'or. Le domaine de Sutter sera envahi et ravagé par des centaines de milliers de squatters. Ses employés abandonnent tout et partent prospecter. Son bétail est abattu par ceux qui veulent se nourrir. Le gouvernement américain arguera du fait que le domaine de Sutter lui avait été attribué par les Mexicains pour nier son titre de propriété. Sutter et Marshall mourront dans la misère. Celui qui fera fortune à San Francisco, en revanche, une fortune colossale, s'appelle Sam Brannan. Mais il n'ira jamais s'épuiser à  jouer au mineur. Brannan s'est mis à vendre des pelles et des pioches... Et il annoncera la nouvelle de la découverte d'or dans les rues de San Francisco APRÈS avoir racheté toutes les pelles, pioches et batées de la région. Brannan était Mormon et avait le sens des affaires, ce qui n'est pas incompatible. Il n'oubliera pas de se rendre dans la Sierra faire la tournée de tous les prospecteurs mormons, qui sont censés reverser 10% de leurs revenus (c'est toujours le cas) à l'Église. Pas celle des Dingues Furieux. Celle des Saints des Derniers Jours.



On extraira l'équivalent de dizaines de milliards de dollars actuels du gisement de la Sierra Nevada. Cette exploitation sera à l'origine du développement fulgurant de San Francisco et de la Californie dans son ensemble. Il y avait 200 habitants à San Francisco en 1846. Quatre ou cinq ans plus tard, cette population se chiffre en dizaines de milliers. Une partie de la ville actuelle de San Francisco, la Marina, est bâtie sur la baie. Sur les centaines de coques de navires échoués ou coulés, entassés au fond de la baie.
Le fils de Sutter, John, fondera une petite ville à l'emplacement de Fort Sutter. Elle s'appellera Sacramento. C'est la capitale de la Californie.

San Francisco en 1850.
Il y avait 200 habitants 4 ans plus tôt.

C'est la subduction qui est la cause de la présence de cet énorme gisement d'or dans la Sierra. Le long de la faille de San Andreas, je vous l'ai expliqué, la plaque Pacifique glisse vers le nord. Mais au nord de San Francisco, la faille se dirige, si on peut dire, vers le Pacifique. Entre la Californie du nord et le Canada, pas de glissement latéral. La plaque Pacifique s'enfonce sous la plaque nord-américaine. Et ce processus transforme les couches géologiques qui sont au fond de l'océan en magma. Ce magma ressurgit à la surface par les volcans. Des morceaux de la plaque Pacifique viennent se souder à la plaque nord-américaine. La pression est telle qu'elle est responsable de l'apparition de l'or sous la chaîne de montagne de la Sierra Nevada, dans des couches de quartz. Sur 190 km pour le filon principal (Mother Lode)... L'un de ces morceaux de plaque Pacifique égaré en montagne est célèbre. Il est au cœur du filon et porte le nom de Smartville Block.
C'est fou ce qu'on apprend sur ce blog! Merci, oncle Paul!



Et sur des dizaines de kilomètres, le thru-hiker du PCT arpente donc des territoires dont l'histoire récente a été terriblement houleuse. De Tuolumne, dans le parc national de Yosemite, jusqu'à celui de Lassen, au moins. Et pas uniquement à cause des tremblements de terre. Du moins, celui de 1849 était d'un style assez différent.

Moi, j'veux bien rapporter une autre pépite comme celle-là!
Comté de Tuolumne.


Et le plus intéressant, si votre cuillère en titane vous permet de creuser. On estime que 80% de l'or du gisement se trouve encore dans le sol. Ça pourrait néanmoins créer un problème de poids pour votre sac à dos UL: la pépite la plus grosse qu'on ait extraite pesait... 90 kilos.
Mais je vous le promets: je regarderai attentivement par terre.

Je ferai attention à l'eau que je bois aussi, si c'est possible. On a calculé que les prospecteurs ont déversé 4000 tonnes de mercure dans les rivières de Californie du nord, pour amalgamer les particules d'or. Les poissons en témoignent encore. 


lundi 5 décembre 2011

La Niña, le retour





Et voilà! C'était trop beau! On me gâche déjà mon début de jubilation d'avoir vu le faible enneigement de l'Ouest en ce début d'hiver.
Le service météorologique américain vient d'émettre un avertissement. La Niña traîne toujours dans le coin et ils annoncent un hiver "brutal" [sic], plutôt enneigé, quoique moins violent que le précédent.
C'est quoi, ce bazar? Je croyais qu'on l'avait envoyé jouer ailleurs. Mais apparemment, la Niña ne semble guère disposée à céder à mes objurgations.

Heureusement, je peux encore faire semblant de penser que les prévisions à échéance de plusieurs mois, quand ce ne sont pas celles qui m'arrangent, sont plus que douteuses. Mais le problème avec El Niño et La Niña, c'est qu'ils génèrent un schéma de fonctionnement climatique prévisible, qui dure des mois. Ou des années.

Bon, je vais prendre un apéro pour me remonter le moral. Et astiquer mon piolet et mes crampons, par prudence.




Je suis sûr que vous préférerez les demoiselles météo de Canal +. Mais aux États-Unis, voici comment le présentateur météo expose les désagréments auxquels il convient de s'attendre en présence d'El Niño. Ouaip, ça fout vraiment la frousse!


"Je suis El NIÑO! Toutes les tempêtes tropicales doivent s'incliner devant EL NIÑO! Yo soy El Niño! Et pour ceux d'entre vous qui ne habla pas Espagnol, El Niño, ça veut dire LE NIÑO!"


Et si vous êtes d'humeur studieuse, vous pouvez regarder cette vidéo du CNES de 2 minutes. Elle explique brièvement le mécanisme d'El Niño. Ce qui me turlupine, c'est qu'ils précisent que le phénomène se produit tous les cinq à sept ans. Le dernier date de 2007. Je pose 2007. Voyons, 7 + 5, combien ça fait déjà?



dimanche 4 décembre 2011

Tectonique toi-même!


"If they'd lower the taxes and get rid of the smog and clean up the traffic mess, I really believe I'd settle here until the next earthquake."
Groucho Marx

"S'ils diminuaient les impôts, éliminaient la pollution et réglaient les problèmes de circulation, je pense vraiment que je m'installerais ici jusqu'au prochain tremblement de terre".




Je vais encore faire le malin et et tenter de donner l'impression (fausse, je le crains) que je sais plein de choses. Mais la tectonique des plaques fait partie de ces disciplines à propos desquelles il peut être utile d'avoir quelques lumières quand on parcourt le PCT. Il traverse quand même trois fois la faille de San Andreas, la plus célèbre du monde. Allez, allez, dépêchons-nous avant le Big One. Il faut dire qu'en Californie, elle est difficile à éviter. Elle fait 1300 km, quasiment en ligne droite. Elle marque la limite entre la plaque Pacifique et la plaque nord-américaine. C'est la seule faille au monde, à ma connaissance, qu'on voit à la surface du sol. En se baissant et en regardant bien, on voit l'Arabie Saoudite.
San Andreas, c'est tout de même une sacrée histoire. Quand San Francisco a été détruite par le tremblement de terre de 1906, on ne savait pas du tout ce qui pouvait provoquer les séismes. Mais vu le désastre, le gouvernement californien voulait comprendre. Et ils ont mandaté des scientifiques pour enquêter. Ceux-ci ont relevé toutes les anomalies consécutives au séisme, dans toute la région, point par point. Et en reliant les pointillés, ils se sont rendus compte qu'ils découvraient une ligne droite qui passait par San Francisco et ce qui est maintenant la Silicon Valley, au sud. Tout ce qui était à l'ouest de cette ligne, depuis le Mont Tamalpais, s'était déplacé vers le nord. Tout ce qui était à l'est s'était déplacé vers le sud. Ils venaient de découvrir, sans le savoir, le phénomène de friction et de déplacement des plaques tectoniques. Et ils ont donné un nom à cette faille monumentale: San Andreas.
C'est un sujet passionnant, mais avant tout passablement effrayant. On sait qu'il y a actuellement 99% de "chances" de séisme majeur en Californie du sud d'ici 30 ans. Garanti. Ça tient notamment au fait qu'on a pu mesurer le déplacement de part et d'autre de San Andreas, en surface et en profondeur. En profondeur, ça bouge salement. Mais pas en surface, du moins pas autant. Cela veut dire que les roches de surface accumulent du stress... depuis 300 ans, date du dernier gros séisme à Los Angeles. On tire sur la manche de votre chemise, de plus en plus fort. Il y a un moment où la couture va lâcher. En Californie du sud, ce moment est très, très proche. Et ce n'est pas la théorie du hasard. C'est de la pure mécanique.

Sur le PCT, on chemine ensuite le long d'un long chapelet de volcans à partir de la Californie du nord. La ceinture de feu du Pacifique. Là, c'est la petite plaque Juan de Fuca qui s'énerve parce qu'elle est coincée entre les deux mastodontes. En fait, tout le parcours du Pacific Crest Trail est une illustration de la situation hautement explosive de la côte ouest américaine, et tout particulièrement de la Californie. Pas seulement pour la question de l'eau. Comme dirait Charles Trénet, ça fait "boum". Quand on roule sur la Highway 1, le long de la côte, vers Big Sur, c'est le grand huit. La route côtière est tellement chiffonnée par les plaques qui se foutent sur la gueule qu'ils laissent des bulldozers sur place en permanence, afin de dégager les glissements de terrain.

Comme l'a fait remarquer Marc Reisner dans un très intéressant bouquin sur la Californie intitulé "A Dangerous Place" (Un endroit dangereux), il y a davantage d'habitants  à Los Angeles que dans l'ensemble des dix États de l'Ouest adjacents à la Californie! Manque de chance, cette masse de population s'est entassée dans les deux endroits précis où elle n'aurait pas dû. Mais alors, vraiment pas. San Francisco et ses environs, vous le savez, en raison du risque colossal de tremblements de terre. La Silicon Valley est posée SUR la faille. En fait, C'EST la faille. Los Angeles, d'autre part, en raison du manque d'eau ET du risque colossal de tremblements de terre. Charmant pays. En plus, faut prévenir Groucho Marx: ils n'ont toujours pas réglé le petit problème de la circulation. Prenons la délicieuse 405 qui traverse Los Angeles du nord au sud. 14 voies, parfois 16. Pare-choc contre pare-choc. Sur les 16 voies. Roger et moi pouvons témoigner, la main sur la Bible. On a même vu une femme qui se frisait les cheveux au Babyliss tout en roulant, c'est dire. Mais bon, il y a des palmiers. Et il y fait beau. Et y a les amis.

Quand les Beatles sont venus pour la première fois faire un concert aux États-Unis (oui, j'étais déjà né), la théorie de la tectonique des plaques était unanimement considérée comme une hérésie absolue. En très peu de temps, donc, on a fini par comprendre et accepter l'idée de la dérive des continents et des plaques qui s'entrechoquent. Et la côte ouest de l'Amérique du nord est au balcon pour observer le spectacle. Entre la plaque Pacifique et la plaque nord-américaine, c'est un feu d'artifice. Ça pète de tous les côtés. La Californie sera bientôt une île; en tous cas le sud glisse vers le nord le long de la faille, de sorte que le trajet Los Angeles - San Francisco sera bientôt beaucoup plus court, grâce à San Andreas.
Au nord de la Baie, mon ami Paul préfèrerait que la Californie tombe dans l'océan pour avoir une vue dégagée sur le Pacifique depuis chez lui, alors que le Mont Tamalpais l'obstrue pour le moment. Mais il est plus vraisemblable qu'il voie passer Santa Barbara et Los Angeles devant son balcon. On ne sait pas vraiment quand, mais le processus est certain. Désolé pour la vue, Paul.



Le Mont Tamalpais depuis la maison de Sharry et Paul, à San Rafael.
La faille de San Andreas est juste derrière, le Pacifique aussi.
Pour le moment.

Il n'y a vraiment qu'un John Muir pour jeter sur cette situation quelque peu chaotique le regard embué d'un fumeur de joint cocaïnomane:
"Storms of every sort, torrents, earthquakes, cataclysms, “convulsions of nature,” etc., however mysterious and lawless at first sight they may seem, are only harmonious notes in the song of creation, varied expressions of God’s love."
"Les tempêtes de tous ordres, les torrents, les tremblements de terre, les cataclysmes, les "convulsions de la nature", etc., aussi mystérieux et désordonnés qu'ils puissent à première vue paraître, ne sont que les notes harmonieuses du chant de la création, diverses expressions de l'amour de Dieu".
Eh, John, t'es sûr que tu vas bien??

C'est pas mal raturé, les cartes de l'Ouest, quand même. C'est fou ce que Dieu les aime, là-bas!



Sur la carte ci-dessous, on voit en outre la zone de "subduction" du nord-ouest (en bleu). Pas séduction, non. Ça veut dire que la plaque Pacifique s'enfonce sous la plaque américaine. Et elle est responsable du même coup de la chaîne de volcans indiquée par la ligne rouge. 22 volcans. Autant de feux d'artifice potentiels.
Le 18 mai 1980, l'un d'entre eux, le Mont St Helens, a fait boum. Il a littéralement explosé. Ce fut l'éruption la plus destructrice de l'histoire des États-Unis. Cinquante-sept morts, et 200 habitations, 47 ponts, 24 km de chemin de fer et 300 km de routes détruits. La température de tout l'hémisphère nord a baissé à cause des poussières. Dans l'Ouest américain, ça fait boum.





Mount St Helens, Mount Adams, Mount Hood. À saute-volcan sur le PCT.
© Diane Cook et Len Jenshel




samedi 3 décembre 2011

Dream Team





"Go through your phone book, call people and ask them to drive you to the airport. The ones who will drive you are your true friends. The rest aren't bad people; they're just acquaintances."
Jay Leno


Consultez votre carnet d'adresses, appelez tout le monde et demandez-leur de vous conduire à l'aéroport. Ceux qui sont d'accord pour le faire sont vos vrais amis. Les autres ne sont pas mauvais; ce sont juste des relations".




Il me reste beaucoup de travail de préparation en matière de logistique. Il va vraiment falloir que je m'y mette sérieusement.
Ce qui est en place, en revanche, c'est mon équipe américaine de soutien. Je veux profiter de cette occasion pour vous les présenter et rendre hommage à leur précieuse amitié:

Rob et Pamela m'offriront un camp de base à Long Beach. C'est Rob qui m'accompagnera au départ, à Campo, même s'il me juge "fucking crazy". Et il a même proposé de prendre l'avion pour l'État de Washington si d'aventure il fallait qu'il me traîne sur les dernières dizaines de kilomètres pour atteindre Manning Park.
Drôle d'histoire. J'ai un jour cherché un livre d'occasion sur internet. Minuit dans le jardin du bien et du mal. Je voulais absolument le lire et il était épuisé. En un clic, j'ai acheté mon livre, mais j'ai obtenu beaucoup plus que ça; j'ai en réalité gagné un ami extraordinaire. C'était Rob, le vendeur. Et notre solide amitié a commencé par un gentil mail de remerciement de Rob. 

À Palm Springs, Richard — 17 ans d'amitié au compteur — est déjà à son poste, dans le désert, un bidon de jus d'orange à la main (Si Richard lit ça, il saura pourquoi je parle de jus d'orange...). Il s'est installé à Palm Springs pour sa retraite, comme beaucoup, pour profiter d'un climat dans lequel les mots "froid" et "pluie" n'existent pas. 
Palm Springs est un endroit qui aurait beaucoup plu à John Wesley Powell, j'imagine... Situé en plein désert du Mojave, que le PCT longe, d'ailleurs. Au sud-est de Los Angeles. 48 000 habitants en 2009. Et en ce qui concerne les parcours de golf 18 trous dans le DÉSERT... 100!!! Vous avez bien lu. Les chiffres sont tellement dingues que j'ai pris une fois de plus la peine de vérifier. Et peut-être en ai-je oublié. Tu te demandes où passe l'eau du Colorado qui allait autrefois chez toi, amigo?

Bienvenue dans le désert.


Si Geoff n'a pas perdu son téléphone ou son portefeuille, il devrait être disponible à Hollywood. Le seul Américain de la planète, sans doute, qui vive à Los Angeles sans voiture. Il est tellement rêveur qu'il ne s'est peut-être même pas rendu compte qu'il n'en avait pas, en fait. Geoff a vécu chez nous pendant un an quand il était adolescent. Il a réussi l'exploit de me donner l'impression que j'étais autiste, à voir le nombre hallucinant d'heures qu'il passait devant mon ordinateur à taper des articles pour le journal de son lycée américain.
Articles d'une remarquable pertinence, d'ailleurs. Et comme il n'était pas satisfait de la place accordée à ceux-ci dans le journal, voici ce qu'il leur a écrit: 

Cher Rédacteur en Chef,
            Je suis un fan de The Laker et j’y verse une cotisation.  Je suis abonné depuis son démarrage l’année dernière.  Eh bien, depuis que j’ai commencé à le lire, je suis tombé amoureux des talents incroyables tels que Geoff Altrocchi.  Quand j’ai appris qu’il allait être en France cette année j’ai failli renoncer à mon abonnement.  Et puis j’ai éprouvé une joie inimaginable quand j’ai entendu qu’il allait entamer une correspondance avec “The Laker”.  Ma seule déception c’est que vous l’avez mis à la fin du journal!  Dans le numéro de mardi 13 Février 1996,  vous l’avez mis véritablement sur la dernière page avec les publicités!  Ca a vraiment bouleversé tout son  fan club.  Vous auriez pu au moins avoir la bienséance de le mettre quelque part au milieu.  Je sais qu’il n’est même pas là et il ne verra probablement jamais le journal (le pauvre, il se croit probablement sur la première page chaque fois) mais s’il vous plaît, pour faire plaisir au fan club  de Geoff Altrocchi, rendez justice à un authentique grand écrivain américain en évitant de mettre son prochain article en page 8!!!

                                   Signé,
                                               Le président de G.A.F.C. (the Geoff Altrocchi Fan Club)

Ah, un détail. Quand il est arrivé pour passer son année en France, à l'âge de 17 ans, Geoff ne savait pas faire une seule phrase en français.... Au bout de quelques mois, à peine, il écrivait ses articles à la fois en anglais et en français. Faut dire qu'à la rentrée, on avait commencé par lui faire étudier les Contes Philosophiques de Voltaire! Traitement de choc. J'ai juste fait un copier-coller de ce qu'il avait écrit. Rien modifié. À la fin de l'année, il a produit un recueil et... l'a vendu à ses copains de classe! Et il avait son émission de radio hebdomadaire sur une station locale! Vous voulez que vos enfants apprennent une langue étrangère? Maintenant, vous savez ce qui vous reste à faire. Avouez que vous aimeriez pouvoir écrire en anglais comme Geoff était parvenu à le faire en français.
J'en profite quand même pour dénoncer un scandale: on m'a piqué mon ordinateur pendant un an!

Geoff m'aura marqué, c'est le moins que je puisse dire. Allez, encore un exemple. À la fin de l'année, dans son recueil, Geoff's World, il a rédigé le bulletin trimestriel de tous ses copains de classe, et même des profs. En français, bien sûr. Je vous en  livre juste deux:


L***** Stéphanie:  Coiffure originale.  Goûts très élevés en littérature.  La seule inquiétude est le plaisir qu’elle prend en lisant Balzac.  On conseille une thérapie psychiatrique.
Goût en littérature (à part Balzac) 20/20
Goût en littérature Balzacienne 2/20 (Il est interdit dans “Geoff’s World” d’aimer Balzac)
Moyenne 11/20

F***** Géraldine:  Tendance à sortir avec des copains trois fois plus grands qu’elle, toujours très coopérative dans la recherche d’une copine pour Geoff
 Note en saut en hauteur (pour embrasser son copain) 22/20
Note en recherche  d’une copine pour Geoff 0/20
Moyenne 11/20


Geoff et Rob.
Long Beach, août 2011.


À Reno, dans le Nevada, je pourrai compter sur Phil et Karen, qui pourraient venir me récupérer à Donner Pass. Vous savez qui est Phil désormais. Celui qui sourit beaucoup. Karen, quant à elle, travaille pour le Gouverneur du Nevada, Brian Sandoval, à Carson City. Elle est "risk manager". Son boulot est de mesurer le coût réel, dans tous les domaines, des décisions que le gouverneur voudrait prendre. Et, en quelque sorte, d'assurer la protection des biens du Nevada, y compris en personnel.

 Et à Reno, encore, il y a Laurel et John. Il est déjà prévu que John pose le bouquin qu'il a toujours en main et vienne m'attendre à Carson Pass en juillet prochain, avec une douche portable, des boissons fraîches et... un orchestre! Je vais pouvoir aller gagner au casino le temps d'une halte dans ce Nevada qui m'est si cher. 
John est un personnage de roman. C'est le père de Geoff, accessoirement. Ancien de Harvard, il était prof de psychiatrie à l'Université de Duke, puis à celle du Nevada, où il a participé à la fondation de la Faculté de médecine. Spécialiste des dédoublements de personnalité. Un immense sens de l'humour, une énergie débordante et une curiosité intarissable. John a cessé d'enseigner à 75 ans. Pareil pour le ski. Ça a dû être un crève-cœur pour lui. Tous les matins, il se lève avant l'aube et s'installe dans son fauteuil devant une large baie, une pile de journaux et de livres à portée de crayon. Fin août, j'étais chez eux et John lisait cinq livres en même temps. "Mon Dieu!" comme dit tout le temps John, en Français dans le texte...

Si je trouve le moyen de les rejoindre et si j'ai besoin d'un bon break, je serai accueilli chaleureusement, comme d'habitude, par Sharry et Paul à San Rafael, un endroit merveilleux dans le nord de la Baie de San Francisco. Sharry enseignait le Français à Sparks, dans le Nevada. Sharry signe ses mails par "Love across the mountains and waters".  Ça ne vous toucherait pas, ça?  Quant à Paul, c'est sa vie qui est un roman. Qui n'a pas toujours été très joyeux, d'ailleurs. Mais je ne pense pas que ce soit ici le lieu d'évoquer son histoire. Paul était prof de littérature française à l'Université de Californie à San Francisco. Peut-être le seul Américain à posséder l'intégralité de la Bibliothèque de la Pléiade dans son bureau. Il adore — comme moi, d'ailleurs — qu'on lui demande s'il les a tous lus, ces livres... C'est toujours un bonheur de les retrouver. Il se pourrait que j'éprouve le besoin irrépressible de m'arrêter quelques jours quand je serai dans le nord de la Sierra Nevada. 

Enfin, à Eugene, en Oregon, Jane (une déjantée membre d'EDF qui, à 75 ans, fait de la course à pied) a poussé la gentillesse jusqu'à renoncer à partir de chez elle pour être à ma disposition quand j'approcherai de sa région. Jane a parcouru le Pacific Crest Trail, et prépare le Sentier de Saint-Jacques de Compostelle. Là, le camp de base sera chez nous, of course. Ses projets ont pris du retard parce qu'elle s'est pété le col du fémur en glissant sur un trottoir au printemps. Mais aux dernières nouvelles, elle a repris l'entraînement...

Ces merveilleux amis sont ma dream team de trail angels personnels, rien que pour moi. J'ai, encore, énormément de chance. Il m'est arrivé d'atterrir une fois aux États-Unis et d'y être accueilli par... 14 amis et de partir tous ensemble au resto. Leur présence réchauffe le cœur et donne envie d'avancer. Elle me donne surtout envie d'aller aux États-Unis le plus souvent possible. J'ai quelques modèles de cinglés intéressants dans cette liste de gens que j'aime. Et puis, un orchestre m'attend à Carson Pass!

"You're fucking crazy, you know?"


Il y a un autre Américain qui m'offrira son soutien pendant ce parcours. Vous le connaissez un petit peu, maintenant. Il s'appelle John Muir.

John Muir.

Le blog de John Muir.
Tu déconnes, John!

"Mountains holy as Sinai. No mountains I know of are so alluring. None so hospitable, kindly, tenderly inspiring. It seems strange that everybody does not come at their call. They are given, like the Gospel, without money and without price. ‘Tis heaven alone that is given away'."
John Muir

"Des montagnes aussi sacrées que le Sinaï. Aucune autre montagne que je connais n'a autant d'attraits. Aucune n'est aussi hospitalière, ni n'offre l'inspiration avec tant de douceur et de tendresse. Il est étrange que tout le monde ne réponde pas à leur appel. Elles s'offrent, comme l'Évangile, gratuitement. "Il n'y a que le Paradis que l'on gagne ainsi".

vendredi 2 décembre 2011

Le 100e méridien


"I am a slow walker, but I never walk back."
Abraham Lincoln

"Je marche lentement, mais je ne reviens jamais en arrière".



John Wesley Powell. Il y a de grandes chances pour que vous, amis lecteurs, ne connaissiez pas ce nom. Il est pourtant placé très haut dans mon hit-parade des cinglés. Ceux pour qui j'éprouve une certaine vénération et beaucoup de tendresse. Dans l'histoire américaine, j'ai aussi ma catégorie des "affreux", les George Armstrong Custer, les George Bush, tous ceux à propos desquels je n'ai pas envie de trop perdre mon temps. Elle est très longue. Il n'y a pas que des George dans la liste, n'ayez crainte. Il y en a même plusieurs qui sont actuellement en train de ferrailler de manière pathétique pour être candidat à la prochaine élection présidentielle pour le compte du Parti Républicain. Un type comme Rick Perry, par exemple, il a sa place sur un fauteuil de velours dans ma liste  rouge des affreux. Vous avez également Herman Cain, candidat potentiel surgi de nulle part, qui affirme que les Taliban sont parvenus au pouvoir en Lybie. Herman, va falloir réviser tes cours de géopolitique! Bon, d'accord, George Bush appelait les Grecs les "Gréciens", mais quand même... Bref, dans la catégorie des affreux, tragiques et comiques, y a du monde. "Les cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît", disait le maître Michel Audiard.

Powell, c'est une tout autre limonade. Il pourrait par certains côtés répondre à cette définition, pourtant, parce qu'il a vraiment osé n'importe quoi. Mais il n'est pas sur ma liste rouge. Oh que non. Lui, ce serait plutôt au Panthéon que je le placerais. Et pourtant, s'attaquer au XIXe siècle à la première descente intégrale du Grand Canyon du Colorado attaché à une chaise (!) sur une barque de bois, quand on est manchot, de surcroît, ça vous pose un cinglé, tout de même.

Mais si on avait écouté John Wesley Powell, l'histoire américaine aurait été très différente, et la Californie n'existerait probablement pas. Ou serait bien différente. Du coup, elle n'aurait pas tous ces soucis de robinets qui fuient. Dans la tragique histoire d'eau de l'Ouest américain, Powell est un personnage central. Le problème, c'est qu'on n'écoute généralement pas les cinglés. Au final, Powell a laissé son nom à une rue de San Francisco, un lac dans le Grand Canyon du Colorado (c'était bien la moindre des choses, mais des rapides, ça aurait été mieux), et pris sa place dans ma catégorie de ces hommes dont je pense qu'ils honorent l'histoire de l'humanité. Et il doit fréquemment se retourner dans sa tombe en voyant la folie des hommes, dans l'Ouest américain.

John Wesley Powell

Powell était un "héros", comme on dit, de la Guerre de Sécession, dans les rangs du nord. Il avait eu un bras arraché dans cette gigantesque boucherie à laquelle on a donné le nom de bataille de Shiloh, en 1862.
Mais Powell était un dingue qui ne tenait pas en place. Et il s'est mis en tête d'explorer de vastes régions de l'Ouest américain qui n'étaient représentées sur les cartes que par une grande tache blanche et le nom de "Grand désert américain". Pas de cartes de Halfmile pour Powell.
Dans cette région, il y avait un fleuve gigantesque et furieux dont le bassin hydrographique est plus grand que la France et auquel les conquistadors espagnols, menés par Francisco de Coronado, avaient donné le nom de Colorado, en raison de sa couleur chocolat. Powell voulait en savoir plus. Il a donc décidé de le descendre en barque. Avec un seul bras, je le rappelle. Et à une époque où le Colorado était encore VRAIMENT furieux. Il n'avait pas été domestiqué, et pour cause, par des barrages. Ça, c'était véritablement une idée de cinglé. De nos jours, sur un Colorado qui n'est plus que l'ombre de lui-même, sur des rafts à moteur grands comme des immeubles, la descente de certains rapides est "une leçon de pure panique", écrit Wallace Stegner. Quand Powell s'y est attaqué en 1869, même les Indiens n'y avaient jamais mis les pieds. Personne ne savait ce qu'on pouvait y trouver. Powell disposait de "dories", des barques de bois. Pour mieux apercevoir les rapides suivants, il avait fait fixer une chaise sur une des barques. Et il était assis dessus. Au secours!

Vous pensez savoir ce qu'est le Colorado. Réfléchissez encore. Regardez ces brèves images. Et pensez à Powell sur sa barque:




Bref, je ne vais pas vous faire la biographie complète de Powell. Mais il a fait plusieurs descentes du Colorado et il a compris et cartographié le réseau hydrographique du sud-ouest américain. Sans satellite, sans GPS. Et surtout, Powell a compris, et crié très haut et fort, un élément essentiel: il n'y avait pas assez d'eau, disait-il, dans l'Ouest américain pour y développer l'agriculture. Il a même fixé la limite entre les zones qui pouvaient être habitées, exploitées, et le désert aride, au 100e méridien. À peu près le centre les États-Unis. À l'ouest de cette ligne, laissez tomber. À moins de développer tout un réseau d'irrigation durable. Et il faudrait impérativement sanctuariser les rivières et les fleuves. Les protéger, afin d'en pérenniser le débit et la pureté. Mais il précisait qu'au mieux, on ne pourrait irriguer qu'entre 1 et 3% des terres. Powell avait tout compris.

Malheureusement, pour des raisons idéologiques que je n'ai pas la place d'exposer ici, le gouvernement fédéral avait des vues bien différentes. En 1862, il avait voté une loi (Homestead Act) visant à encourager la colonisation de l'Ouest. On donnait à tous ceux qui voulaient bien les prendre 40 hectares de terres indiennes. Gratuitement. Et savoir si ces terres étaient cultivables, ou un désert quasiment stérile, on s'en foutait.
Powell avait beau leur dire qu'ils couraient à la catastrophe, personne ne l'a réellement écouté. La catastrophe écologique des années 1930 dans les Grandes Plaines fut l'exact résultat de ce que Powell avait annoncé. Et la situation actuelle en Californie aussi.
Mesurons bien que John Wesley Powell annonçait, au XIXe siècle, que la question de l'eau serait cruciale pour l'avenir. Et il proposait que les frontières des futurs États de l'Ouest américain soient tracées en tenant compte des ressources en eau... D'accord, il était cinglé. Mais pas pour tout.
Ce qu'il ne pouvait pas imaginer, lui, l'explorateur du bassin du Colorado, c'est qu'arriverait bien vite une époque où, dans l'Ouest, il n'y aurait tout simplement plus de rivières.

Les propositions de Powell pour la colonisation de l'Ouest.
Et la ligne du 100e méridien, qui délimitait l'Ouest aride.
"Gentlemen, you are piling up a heritage of conflict and litigation over water rights, for there is not sufficient water to supply the land." "Messieurs, vous préparez un avenir de conflits et de querelles judiciaires à propos de l'eau, parce qu'il n'y a pas assez d'eau". Voilà ce que disait Powell au Congrès en 1883. Il y a 130 ans.
Et pour résumer une situation dont la plupart d'entre vous n'avez qu'une vague idée, laissez-moi vous dire une chose: en Californie, en ce qui concerne la gestion de l'eau, ils sont CINGLÉS. 






Une vidéo sur John Wesley Powell, par Alexandra Cousteau. Apparemment, Alexandra suit les traces de son grand-père et de son père Philippe. La vidéo vous donnera l'occasion d'entendre et d'apercevoir celle qui donne un si grand sourire à mon ami Phil... La vidéo dure 4 minutes. Elle est bien sûr en Américain, mais vous connaissez maintenant le propos, et les images sont belles. Et puis, je le répète: mettez-vous dare-dare à l'Anglais!




jeudi 1 décembre 2011

Histoire d'eau


 "Water, taken in moderation, cannot hurt anybody."
Mark Twain

"L'eau, consommée avec modération, ne peut faire de mal à personne".





La Californie, tout comme le Pacific Crest Trail, c'est avant tout une histoire d'eau. Pas assez d'eau dans le désert, trop d'eau dans les torrents de la Sierra. Pour la Californie, l'eau, c'est une question de vie ou de mort. Euh, pour les randonneurs du PCT aussi.
Car la Californie, la 3e économie du monde, vit au-dessus de ses moyens, depuis 160 ans. Un mirage dans le désert. La question de l'eau est une formidable épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Une bombe à retardement qui menace sa survie et risque d'exploser à tout instant.

Tout le monde sait qu'il fait chaud dans le sud de la Californie. Mais tout le monde ne sait peut-être pas à quel point leur situation vis-à-vis de l'approvisionnement en eau est dramatique. La Californie est l'État américain le plus peuplé, son économie est la plus importante. Los Angeles est la deuxième ville des États-Unis. Mais tout ça repose sur des fondations aussi solides que le sable du désert, du côté de Yuma. Il n'y a pas assez d'eau. Yuma est en réalité en Arizona, à la frontière entre les deux États, mais c'est la ville la plus ensoleillée du monde. Officiel. À côté de Yuma, l'Arabie Saoudite a un climat tropical.
Mais c'est le même problème plus au nord. L'approvisionnement en eau de San Francisco a été indirectement responsable de la mort de John Muir, le cœur brisé. Malgré une lutte acharnée, on venait de décider de noyer derrière un lac de barrage une des plus belles vallées de Yosemite, la vallée de Hetch Hetchy. Il ne s'en est pas remis.
Et chaque hiver, on regarde du côté de la Sierra en priant pour qu'il neige suffisamment pour assurer l'approvisionnement en eau. Exactement le contraire de mes propres prières.

La Californie, dans le grand sud.

En effet, pour... survivre, la Californie compte sur deux sources (ok, je sors): la neige de l'hiver sur la Sierra et les canaux qui amènent l'eau qu'on a piquée ailleurs, dans Owens Valley, dans le Colorado. Et quand je dis piquée, c'est encore une litote. Le Colorado, un des fleuves les plus puissants de la planète, arrive sec à son embouchure au Mexique. Owens Valley, qui longe la Sierra Nevada sur son flanc est, était une vallée fertile à l'agriculture prospère. C'est le coup de la mer d'Aral. Elle est devenue un désert stérile. Tout comme Mono Lake, un magnifique lac à proximité de Yosemite, qu'on a transformé en mer morte.

Owens Valley.


Owens Valley... et l'eau de l'été prochain, sur la Sierra.
Los Angeles est derrière la Sierra.

Los Angeles est le résultat plutôt désastreux de manœuvres crapuleuses au début du XXe siècle. Des promoteurs véreux (un pléonasme?) ont fait main basse sur cette bourgade espagnole fondée au XVIIIe siècle. Ils ont fait deux choses, dans le but de développer une grande ville dans le sable du désert. Ils ont créé un réseau de tramway, au milieu de nulle part, avant même de commencer à vendre les terrains, et ils ont commencé à détourner l'eau et à la conduire vers Los Angeles par des canaux. Ce thème de la corruption politique (encore un pléonasme?) liée à l'eau, à L.A., sous-tend le film "Chinatown" de Roman Polanski, dans lequel Jack Nicholson joue le rôle principal.
Dans le désert du Mojave, le PCT longe d'ailleurs certaines de ces canalisations d'amenée d'eau vers Los Angeles. Certaines parcourent des centaines de kilomètres.
Un de ces canaux, All American Canal, court le long de la frontière mexicaine à Yuma. Il est dans mon dos, sur la photo "Californie" ci-dessus. On dit qu'il s'agit de l'étendue d'eau la plus dangereuse des États-Unis: plus de 500 morts depuis 1997 seulement. Vous avez compris pourquoi? Il est en travers du chemin des immigrants clandestins mexicains...
Rob m'expliquait, et ce n'est qu'un détail microscopique, qu'ils n'avaient le droit d'arroser que deux heures par jour, deux jours par semaine. Comme à Las Vegas, on patrouille pour vérifier qu'il n'y a pas de fuite sur votre tuyau d'arrosage. La Californie est en train de crever de soif. Normal, c'était prévu.

Concernant Mono Lake, un cousin américain de la mer d'Aral, un des hikers du PCT, Ryan Christensen, a fait un film avec sa petite boîte de production, Bristlecone Media. Regardez la bande-annonce, somptueuse, qui évoque les dégâts causés au lac et la lutte d'un groupe d'écolos contre les sociétés d'adduction d'eau de Los Angeles (The Mono Lake Story, Bristlecone Media):




Mais il y a peut-être pire encore. Reprenons. J'ai beaucoup appris sur ce sujet de mon ami Phil Caterino, qui habite Reno. Phil est un spécialiste des questions de protection de l'environnement dans la Sierra. Un livre publié cette année en fait le "successeur du Commandant Cousteau", rien que ça! Et il utilise une de ses passions pour faire des recherches sur ces questions. Phil fait de la plongée sous-marine dans les lacs de montagne. Tout particulièrement dans la Sierra Nevada.  Oui, je sais, ça caille grave. Une de ses filles s'appelle d'ailleurs Tenaya, du nom indien d'un des plus beaux lacs de Yosemite.
Phil gère une organisation du nom d'Alpengroup (alpengroup.org) et Anne-Marie et moi faisons partie du conseil scientifique. Prout, ma chère... Ça ne veut rien dire, et ça nous fait marrer, mais il faut bien que j'essaie de placer ça de temps en temps. Comme mon titre d'ambassadeur du PCTA. Pourquoi c'est plus long pour Anne-Marie que pour moi, d'ailleurs?? Eh, Phil, c'est quoi, ce bordel?




Phil avec Alexandra, petite-fille du Ct Cousteau.
C'est quoi, ce grand sourire, Phil?

Et en plongeant, notamment dans Tenaya Lake qui a donné son nom à sa fille, Phil a fait une découverte assez sidérante. De très vieilles forêts. Sous l'eau. Pas des arbustes. Des troncs séculaires.
Et on a fini par déterminer qu'il y a moins de mille ans, peut-être, une période de sécheresse s'est abattue sur la Sierra. Du lourd, qui assèche les lacs. Elle a duré 200 ans - suffisamment pour permettre à des arbres énormes de pousser dans le fond des ex-lacs. On estime que les précipitations avaient seulement diminué de 40%, à peu près ce qui s'est produit lors du "Dust Bowl" dans les grandes plaines dans les années 1930. Ce phénomène avait alors entraîné une catastrophe écologique et économique majeure, ainsi qu'une émigration massive. Vers la Californie. Ironie de l'histoire, encore et toujours. Mais ils ont aussi compris qu'il s'agissait là d'un phénomène cyclique, pas d'une catastrophe exceptionnelle. Et le rythme semble rapide.
Il est dès lors aisé d'imaginer ce qui arriverait à la Californie, euh... non, ce qui arrivera à la Californie quand une nouvelle période de sécheresse se produira. On n'est plus dans les "si", on est dans le "quand". Alors qu'ils sont déjà en train d'aspirer les dernières gouttes du Colorado avec une paille... D'autant que vous avez dû entendre parler de ce qu'on appelle le réchauffement climatique... Même si El Niño les aide épisodiquement à avoir un peu d'eau.
Ah, au fait, le timing de Phil sur la dernière période de sècheresse correspond très exactement à celle dont on pense très fort qu'elle a conduit à l'effondrement brutal de la civilisation indienne Anasazi, dans le sud-ouest américain. Une civilisation aussi avancée que celle des Mayas ou des Aztèques, avec qui ils commerçaient. Les Anazasi ont été effacés de la surface de la terre, du jour au lendemain. Chez nous, à cette époque, on commençait à construire les cathédrales. Ce n'est pas le mésozoïque... C'était juste avant-hier.

Certains des arbres récupérés dans Fallen Leaf Lake.


Il y a donc lieu d'observer TRÈS attentivement le niveau des lacs dans la Sierra Nevada. Ils pourraient bien, comme les canaris qu'on gardait au fond des mines, annoncer un très sérieux coup de grisou en Californie.


Voici Phil à l'œuvre à Tenaya Lake. La vidéo est très brève, elle est pourrie, mais elle vaut la peine d'être regardée. Je ne vous raconte pas les bidouillages pour récupérer un bout de vidéo VHS. Bref, ça surprend quand même... Et ça peut très légitimement inquiéter.