lundi 19 décembre 2011

Marche ou crève



"There is an intense but simple thrill in setting off in the morning on a mountain trail knowing that everything you need is on your back.  It is a confidence in having left all inessentials behind, and of entering a world of natural beauty which has not been violated, where money has no value, and possessions are a deadweight."  
Paul Theroux (The Happy Isles of Oceana: Paddling the Pacific)

"Il y a une joie intense, mais simple, à l'idée de s'engager le matin sur un sentier de montagne en sachant que vous portez tout ce dont vous avez besoin sur le dos. Une certitude d'avoir laissé tout ce qui n'a pas d'importance derrière vous, et d'entrer dans un monde de beauté inviolée où l'argent n'a pas de valeur et les biens que l'on possède sont un poids mort".


Paul Theroux est un de mes auteurs préférés. Il écrit des récits de voyage remarquables, même si la personnalité qu'il laisse évidemment transparaître dans ses ouvrages est parfois un peu trop acariâtre pour mon goût. Mais pour le coup je n'adhère pas entièrement à sa déclaration. 
Je ne suis pas sûr du tout que je ne laisserai derrière moi que des choses qui n'ont pas d'importance, ni que l'argent — malheureusement — n'a pas de valeur sur le PCT. Faut bien aller se goinfrer de hamburgers de temps en temps. Encore moins, et là je sais vraiment de quoi je parle, qu'il s'agit d'un "monde de beauté inviolée". Eh Paul, ta phrase est belle, mais faudra quand même songer à ralentir sur la consommation de champignons exotiques! Le monde de beauté inviolée, il faudra que tu m'expliques où tu l'as vu.


J'ai trouvé cette citation (et le nom de Theroux a immédiatement arrêté mon regard) sur le blog d'un futur collègue. Russ est actuellement confronté aux mêmes soucis de poids (de tous ordres) que moi. Et il vient de "poster" un message (voir plus bas) à ce propos sur le forum du PCT qui m'a particulièrement intéressé. Je ne sais pas si Russ est un agent secret travaillant pour le compte de Dan McHale, mais je comprends évidemment très bien ses interrogations sur les sacs à dos ultra-légers. La question porte sur la logique d'utiliser un sac ultra-léger. Ce qui est significatif, c'est qu'il faut une certaine audace pour évoquer ce sujet dans le monde d'EDF, où Ultra-Light est l'Évangile incontestable, farouchement défendu par les mollahs UL.
En clair, hors les sacs en mousseline ou les chaussures de sport légères, point de salut. Et si vous prenez une tente ou un réchaud, vous êtes une mauviette. Il y a une certaine logique à l'œuvre dans ces raisonnements. Si on est un tant soit peu trop lourd, on compromet gravement les perspectives de pouvoir peut-être commencer à envisager de rêver à la possibilité de parvenir éventuellement à Manning Park. 

Il y a tout de même de sacrés phénomènes chez les sadhus UL. Joe, sur la photo ci-dessous, en est un bel exemple. Regardez donc la tenue avec laquelle il a parcouru le PCT. Chapeau fait maison, sac micro fait maison, et... nu-pieds!!! (cliquez sur la photo). Ah ça, c'est sûr, c'est léger. Mais on parle bien de 4300 km en montagne, hein?

Joe Valesko sur le PCT

Mais cette légèreté se paie, justement, au prix fort. Pieds en lambeaux, ampoules de mammouth, épaules en charpie, dos fracassé.
La question de Russ mérite d'être posée. À vrai dire, je me la suis posée depuis longtemps en ce qui concerne le sac. Je me la pose actuellement pour le reste de l'équipement et les (bonnes) réponses ne sont vraiment pas faciles à trouver, même en gardant votre balance à portée de la main en permanence.
Car c'est une forme de quadrature du cercle qu'il faut résoudre avant de partir pour Campo.
Le PCT, un phénoménal exercice de renoncement, un sentier pour sadhus. Le problème, c'est que les sadhus se couvrent de cendres et restent assis tailleur au pied d'un arbre sans bouger pendant neuf ans. Le thru-hiker, lui, doit marcher dix heures par jour, pendant cinq mois.

www.yoga-tantra.fr



En des temps très anciens (euh... oui, j'étais derrière l'appareil photo):






"I think most on this list are of the ultra-light crowd.  I am leaning in
that direction for certain pieces of gear (just purchased a tarptent notch
at 24 ozs) but for other pieces of gear, specifically the pack that you
wear every day and thus is the most important for comfort of your trip, I
am curious about the pros and cons of using an ultra-light pack, such as
the ULA and GoLight packs.  I currently own an Osprey Aether 70 which
weighs in at about 4.5 lbs.  As I'm looking into the Osprey Exos and other
light packs, and as I read people's experiences with these packs on this
forum, I am constantly reading things like, "lasted 500 miles and then had
to replace", "the strap broke...", "it got ripped up in the desert
section", "had sore shoulders because most of the weight rested on my
shoulders", etc....

Here's my question:  Is it worth having a lightweight pack if you have to
suffer carrying 25-30 lbs with in-adequate support and a pack that will
have to be replaced every 500-1000 miles (at $150-$250 a pop), sore
shoulders, sweaty back because of no ventilation, etc....  Or, is it wiser
to go with a more traditional pack like the Aether, sacrifice some weight
(but stick to light weight gear for the rest) and be able to carry your
pack in comfort and the pack will last the entire thru-hike and most likely
many more years of use?

I am just curious if anybody has regretted going with an ultra-light pack
because of these issues.  I am planning an estimated base pack weight of
about 20 lbs (including the Aether) and expecting 35-40 lbs full pack
weight."

"Je pense que la plupart de ceux qui sont sur cette liste sont des adeptes de l'ultra-léger. Je penche dans cette direction pour certains articles (je viens d'acheter un tarp(1) de 670 g), mais pour d'autres articles, et tout particulièrement pour le sac que vous portez tous les jours et qui est ainsi très important pour le confort de votre randonnée, je serais curieux de connaître le pour et le contre d'un sac ultra-léger, tels que ceux d'ULA et GoLight. J'ai pour le moment un sac Osprey Aether de 70 litres qui pèse en gros 2 kg. J'ai regardé l'Osprey Exos et d'autres sacs légers, et en lisant l'expérience des utilisateurs sur ce forum, je lis constamment des choses comme "il a duré 500 miles et j'ai dû le remplacer", "la bretelle a cassé", "il s'est déchiré dans le désert", "j'avais mal aux épaules parce que tout le poids reposait sur mes épaules", etc.
Voici ma question: est-ce que ça vaut la peine d'avoir un sac ultra-léger si vous devez souffrir pour porter 13 à 15 kg avec un soutien inadéquat et un sac qui devra être remplacé tous les 500 à 1000 miles (à 150 à 250$ le coup), avoir les épaules douloureuses, transpirer parce qu'il n'y a pas de ventilation, etc. Ou est-il plus raisonnable de choisir un sac plus traditionnel tel que l'Aether, sacrifier un peu de poids (mais en se tenant au matériel léger pour le reste) et pouvoir porter votre sac confortablement, un sac qui  durera pour tout le parcours et vraisemblablement plusieurs années après?
Je suis juste curieux de savoir si certains ont regretté d'avoir choisi un sac ultra-léger à cause de ces questions. J'envisage un poids de base du sac d'environ 10 kg (y compris l'Aether) et je m'attends à 18 à 20 kg chargé."

1 Le tarp, c'est une bâche evanescente ultra-légère qui tient lieu de tente. Imbattable au niveau du poids, mais elle encourage un certain nombre d'individus indésirables à vous rendre visite le soir. Et de surcroît, la différence de poids avec certaines tentes est minime. La mienne pèse 1 kg, le tarp de Russ, près de 700 g. Mais 300 g, sur le PCT, c'est quand même énorme.

 Tarp Gossamer Gear



Poids de base: tout ce que vous emportez, sac inclus, à l'exception de la nourriture et l'eau.
La plupart des tronçons entre ravitaillements représentent entre 4 et 6 jours de marche. On compte 1 / 1,5 kg de nourriture par jour, c'est-à-dire une fourchette (!) de 4 à... 9 kg supplémentaires. Ajoutez-y 3 kg d'eau, bien plus dans le désert. Vous pouvez envisager un poids d'une dizaine de kilos à ajouter au poids de base du matériel, ce qui est d'ailleurs bien le calcul de Russ. 
Or, le sac Ohm ci-dessous, par exemple, est donné pour une charge maximale de 15 kg! Vous ne pouvez donc emporter que 5 kg de matériel. C'est très, très peu. 


Sacs ultra-légers:

ULA Ohm

GoLite Pinnacle

Quelques exemples de poids, pour du matériel ultra-léger:
• Tente: 1 kg (c'est la plus légère du marché)
• Duvet: 1,4 kg (ça, c'est pas terrible)
• Matelas Neo-Air: 387 g (le plus léger des gonflables)
• Filtre pour l'eau: 400 g
• Coupe-vent ultra-léger: 395 g
• Bidon anti-ours (vide!): 1 à 1,5 kg
Ça y est, c'est plein!... Et il vous manque encore quelques bricoles.


Matelas Therm-A-Rest Neo-Air: 387 g

Easton Mountain Products Kilo: 1 kg

Filtre à eau Katadyn: 400 g

Bidon anti-ours Bearikade: 1 kg

Les progrès, dans le domaine du poids, ont tout de même été impressionnants. Pour prendre un seul exemple, celui du réchaud, j'ai longtemps connu le réchaud Camping-Gaz "classique", dont je n'ose imaginer le poids. Son successeur minimaliste, bien plus petit, le modèle soi-disant "globe-trotter", que j'ai porté jusqu'à une date très récente, pèse 700 g, cartouche comprise.
Pour le PCT, celui qui se trouve au premier plan de la photo pèse... 84 g.  300 g avec la cartouche, et l'encombrement n'est pas vraiment le même... Et il y a mieux encore: un réchaud à alcool pèse 20 g.
Pas de réchaud du tout: 0 g.


dimanche 18 décembre 2011

Loup, y es-tu?


"Si vous appelez un loup, vous invitez la meute".
Proverbe bulgare


Hooouuu! Hooouuu!
Les loups rappliquent sérieusement sur le Pacific Crest Trail. Ça devient franchement intéressant du côté de la faune, sur ce parcours.
Alors, outre les petites bêtes déjà répertoriées, genre ours noirs, pumas et serpents à sonnette, il faut savoir qu'il n'y avait officiellement plus de grizzlies, ni de loups aux États-Unis. Exterminés jusqu'au dernier. Aux XIXe et XXe siècles, on pouvait faire confiance aux Américains pour faire le ménage dans la nature. On tirait d'abord et on causait ensuite. Ce type de bestiole continuait néanmoins à proliférer tranquillement au Canada, nettement moins peuplé que les États-Unis voisins. Mais en 1995, la décision a été prise de réintroduire 14 loups dans le parc national de Yellowstone, dans le Wyoming. P'tit cours de géographie: au-dessus de la Californie, vous avez l'Oregon. À l'est de l'Oregon, l'Idaho. À l'est de l'Idaho, le Wyoming. Comme à la marelle. Un pas vers le haut, deux pas vers la droite et vous y êtes.

Cette réintroduction — fortement controversée, comme vous pouvez l'imaginer, il n'y a qu'à voir le ramdam autour de deux ou trois misérables ours dans les Pyrénées — a été un colossal succès. Succès pour les loups, d'abord, qui se sont sérieusement reproduits, mais aussi succès pour l'environnement naturel du parc de Yellowstone. En fait, le rétablissement d'un prédateur haut de gamme, des gangs de loups gris du genre à qui personne ne cherche de noises, a considérablement amélioré... la végétation, et par voie de conséquence la richesse de l'écosystème du parc. Juste un exemple: les cervidés qui n'avaient plus de prédateurs s'étaient reproduits, eux aussi, et bouffaient presque toute la végétation. La réintroduction du loup a remis de l'ordre dans ce bordel. Les cerfs et les biches se tiennent à carreau, la végétation se développe fortement, et du coup tout un tas d'animaux divers, d'oiseaux, etc., profitent de cette abondante végétation. Le loup a énormément enrichi l'écosystème de Yellowstone, dans tous les domaines, ça, c'est une certitude. On pourrait avoir du mal à imaginer de prime abord qu'introduire un fauve qui boulotte les autres animaux améliore l'environnement naturel, mais c'est pourtant le cas. Une question d'équilibre. La nature est violente, "red in tooth and claw"1, disait-on au XIXe siècle quand Darwin leur a expliqué ce qu'était la lutte pour la survie et la sélection naturelle, mais elle est bien faite. Du coup, le loup est maintenant accepté, y compris dans les régions plus à l'est où il y a du pastoralisme. Les éleveurs ont compris qu'il leur fallait protéger leurs troupeaux, mais que le loup était extrêmement utile. C'est un facteur essentiel d'amélioration de l'environnement. Mais ça reste néanmoins un équilibre fragile, vous le verrez plus bas.
Coucou les bergers pyrénéens, on a une nouvelle pour vous: on va réintroduire des loups... On a pensé que ça vous plairait.

1 Red in tooth and claw: bien difficile à traduire correctement. Rouge (sang) par la dent et la griffe...



Le problème, c'est que le loup n'a pas bien compris où étaient les limites du parc. Et de manière somme toute assez rapide, il est parti se promener ailleurs. Les meutes de loups sont en développement exponentiel et cherchent de nouveaux territoires. Notamment vers l'ouest. Idaho, puis... Oregon, sur le PCT. Prochaine étape, et il y est presque, la Californie.
C'est un peu le même phénomène avec les grizzlies, qui immigrent peu à peu depuis le Canada, vers la Chaîne des Cascades. À ceci près que les grizzlies n'ont évidemment pas le fonctionnement hautement structuré et hiérarchisé des meutes de loups et leur attachement à un territoire spécifique.


L'article ci-dessous du Mercury News, un journal californien de la région de la Silicon Valley  annonce qu'un loup vient d'être repéré tout près de la frontière californienne, en provenance d'Idaho, via l'Oregon. Et si un loup arrive en éclaireur, d'ici quelque temps une meute suivra, puis d'autres. Et ça craint un peu, parce que la densité de population en Californie n'est pas du tout la même que celle de l'Oregon ou de l'Idaho, qui héberge essentiellement quelques groupuscules néo-nazis fous à lier, qui se cachent dans la forêt pour se préparer à la lutte finale. Vous ne le saviez pas, mais les troupes des Nations Unies veulent réduire en esclavage les Américains, et il va falloir sortir les fusils. Donc on s'entraîne au calme. De toute façon, ils en sont sûrs, il y en a qui ont vu des hélicoptères noirs survoler la forêt, de toute évidence des espions des Nations Unies cosmopolites. Bon, je m'égare, mais je vous garantis que l'histoire américaine peut parfois être hautement distrayante, si ce genre de cinglés-là vous amuse. Et en Idaho et dans le Montana, ce ne sont pas les loups qui sont les plus dangereux.

Revenons à notre loup éclaireur. C'est le premier loup qu'on ait vu dans le coin depuis qu'on a exterminé le dernier loup indigène en 1924. Évidemment, on connaît le trajet suivi par notre loup, qui répond au doux nom d'OR7 (OR indique probablement sa provenance, fine déduction), parce que nombre de loups de Yellowstone sont suivis de près, y compris avec des colliers émetteurs. Mais c'est comme les prisonniers avec leur bracelet électronique: ils sont censés rester chez eux, mais s'ils se tirent, vous êtes juste informés qu'ils sont dans la nature, et bon courage pour les arrêter. La prolifération des loups a d'ailleurs conduit, explique l'article, à la levée de la protection dont ils bénéficiaient dans le secteur dans lequel ils étaient implantés. Les nazis d'Idaho vont pouvoir tirer sur des cibles mouvantes. Mais, une fois en Californie, les loups seront protégés par la loi.

Ce qui pourrait freiner la progression des loups en Californie, c'est le réseau routier qui rendrait leurs déplacements dangereux. Les loups n'ont pas encore appris à traverser aux passages pour piétons, tout comme les ours de Yosemite qui se font dézinguer par dizaines sur les routes encombrées du parc. Mais c'est quoi, cette épave? Qu'est-ce que t'as fait à la voiture? Euh, j'ai percuté un ours de 300 kg. Et la portière arrière arrachée? Ah ça, c'est un ours qui nous a piqué le casse-croûte.

Vu la distance qu'OR7 a parcourue en un mois, on peut affirmer qu'un loup se déplace nettement plus rapidement qu'un thru-hiker, ce qui peut par ailleurs susciter quelques légitimes inquiétudes... Et oui, ils sont bien maintenant sur le PCT dans la Chaîne des Cascades.
Hooouuu! Hooouuu!




L'itinéraire d'OR 7. Je vous informe qu'il a traversé le PCT du côté d'Ashland.
(en bleu, le territoire de sa meute)

© Chris Muiden, Wikipedia Commons


samedi 17 décembre 2011

Adventure Travel Magazine



Cet article a été publié en début d'année dans le magazine britannique Adventure Travel. C'est une fois encore un article de vulgarisation un peu rapide, mais il n'est cependant pas mal fait. Allez hop! Je vous traduis le texte de l'article, puis les encadrés. Eh oui, j'suis comme ça, moi.



Dans le numéro de septembre/octobre d'Adventure Travel, nous présentions l'Appalachian Trail comme le trail ultime et nous vous promettions qu'un jour nous présenterions les deux autres parcours longue distance nord-sud des États-Unis: le Pacific Crest Trail et le Continental Divide. Eh bien, les amis, un de ces jours est arrivé. Depuis l'Appalachian Trail dans l'est des États-Unis, nous nous emmenons à travers les plaines vers l'Ouest, et un sentier qui pourrait bien être le plus beau parcours longue distance du monde: le Pacific Crest Trail (PCT).

Long de 4280 km, sur le flanc ouest des USA, le PCT emmène les randonneurs de Campo, au Mexique, jusqu'à Manning Park, en Colombie Britannique, via trois États américains dont les espaces naturels sont impressionnants: Californie, Oregon, et Washington. Imaginez un sentier de randonnée qui passe par des cols de montagne enneigés, descend dans de profonds canyons, traverse des vallées désertiques brûlantes, d'épaisses forêts, de belles et vertes prairies, et des centaines de kilomètres de nature sauvage déserte, le tout d'une beauté dévastatrice qu'aucun autre endroit au monde ne peut surpasser. Ça a l'air sympa, non?
Ce n'est pas seulement le paysage du PCT qui est varié. Au départ à Campo, vous marcherez par des températures supérieures à 32°, et 50 km plus loin vous attraperez votre doudoune parce que la température aura plongé en-dessous de zéro.
Le parcours intégral de 4300 km d'un trait nécessiterait quatre à cinq mois, mais vous pouvez naturellement le scinder en tronçons plus courts qui vous prendront d'un jour à un mois. Chaque année, environ 300 personnes tentent de se joindre à l'élite peu nombreuse de ceux qui ont accompli un parcours complet du PCT, mais d'après le guide Cicerone, presque 30% d'entre eux abandonnent au cours de la première semaine, ce qui veut dire qu'ils ratent les plus beaux morceaux de ce magnifique sentier.

Vous manquez de temps?
Si cinq mois de marche ne vous paraissent pas une perspective attrayante, ou si vous ne pouvez pas vous absenter de votre boulot aussi longtemps sans qu'on le remarque, le Pacific Crest Trail peut être divisé en cinq sections plus courtes: Californie du sud, Californie centrale, Californie du nord, Oregon, et Washington. Chacun de ces tronçons fait quand même plusieurs centaines de kilomètres, de sorte que si vous souhaitez marcher sur le PCT pendant quelques jours seulement, on peut encore le diviser en 101 randonnées de plusieurs jours. Jetez un coup d'œil au guide Cicerone du nom du parcours pour des descriptions détaillées et des cartes.

Ne ratez pas:
La Sierra Nevada
La chaîne de montagne de la Sierra Nevada en Californie comprend le secteur de nature sauvage le plus long, le sommet le plus haut (Mont Whitney, 4421 m) et le canyon le plus profond des 48 États contigus. Le PCT se faufile au travers de cette incroyable et stupéfiante chaîne de montagne sur 1300 km et vous fait franchir huit cols à plus de 3350 m. Non seulement les randonneurs devront-ils franchir ces cols élevés et glacés, mais ils devront parcourir un secteur isolé de 320 km où ne passe pas la moindre route.

Glacier Peak Wilderness
Glacier Peak est caractérisé par ses prairies verdoyantes, des sommets acérés couverts de glaciers et des torrents au milieu de profondes forêts. Tous ces éléments combinés vous proposent quelques uns des paysages les plus spectaculaires que le monde ait à offrir. Plus de 200 lacs se trouvent dans ce secteur des Cascades du nord dans l'État de Washington et il héberge des animaux tels que le grizzly, le loup gris ou le carcajou (les veinards).

Tout le parcours
Les lieux mentionnés ci-dessus ne doivent à aucun prix être manqués, mais aucun endroit de ce parcours ne doit l'être. Le PCT vous emmène dans une telle variété de paysages spectaculaires que choisir les meilleurs endroits nécessiterait beaucoup plus de deux pages.

Ce dont vous avez besoin:
Un permis: Des permis sont obligatoires pour traverser toute zone de nature protégée au niveau fédéral aux États-Unis. L'association du Pacific Crest Trail (PCTA) délivre des permis de randonner si vous marchez plus de 800 km. Sinon, vous devez contacter l'agence qui gère le secteur que vous souhaitez traverser.
Des compétences pour l'eau: En raison des températures élevées dans le sud et de la nature isolée du sentier, trouver de l'eau peut parfois s'avérer un problème. Il est recommandé d'emporter un guide qui indique les endroits où on peut trouver de l'eau. Le tronçon le plus long sans eau est de 35 km.
Piolet: C'est l'expert Barney Mann (Scout) qui nous l'a expliqué. Les années où il a beaucoup neigé, vous devez disposer d'un piolet que vous vous expédiez pour la chaîne San Jacinto, à 250 km du départ. S'il n'y a pas trop de neige, vous n'en aurez besoin qu'à partir de Kennedy Meadows, à 1200 km.

Davantage d'informations:
Si vous voulez en savoir davantage, voir des cartes ou lire des journaux de randonneurs: www.pcta.org.



Ce qu'ils disent:
"Vous adorerez la Haute Sierra", dit Jackie "Yogi" McDonnell, détentrice de la triple couronne, ce qui signifie qu'elle a parcouru les trois sentiers longue distance nord-sud d'Amérique.
"Le sentier passe à 13 km du Mont Whitney, le point le plus élevé des 48 États contigus — de sorte que prendrez certainement la journée pour en faire l'ascension.
En arrivant dans le Washington, vous plongerez à 40 mètres d'altitude, le point le plus bas du parcours", ajoute Yogi.
"En Oregon, vous longerez la rive de Crater Lake. Vous verrez des lézards, des biches, des élans, des ours et des marmottes. Et aussi des fourmis, des moustiques, des frelons, des mouches et de nombreuses autres bêtes qui piquent ou mordent.
Vous aurez de la pluie et de la neige, mais en général vos journées seront somptueuses. Vous rencontrerez les gens les plus incroyables du monde. Et vous changerez".


Le Pacific Crest Trail: données de base
Départ: Campo, Mexique
Arrivée: Manning Park, Colombie Britannique, Canada
Longueur: 4280 km
Quand partir: On conseille aux randonneurs de démarrer à Campo fin avril quand la chaleur est encore supportable. En partant à cette date, vous parviendrez aussi dans la Sierra quand il n'y aura plus trop de neige.
Dangers: La chaleur dans le sud, les ours, les serpents, la solitude et l'isolement sur de longs secteurs, donc prévoir des réserves de nourriture et savoir où trouver de l'eau.
Durée estimée: Quatre à six mois, selon votre forme physique, les obstacles et le nombre de jours de repos que vous prenez.


Informations fascinantes
1. Ceux qui ont parcouru l'intégralité du PCT sont moins nombreux que ceux qui sont parvenus au sommet de l'Everest.
2. Le sentier traverse 3 monuments nationaux, 7 parcs nationaux, 24 forêts nationales, et 33 zones fédérales de nature sauvage.
3. Le PCT a été exploré initialement dans les années 1930 par de jeunes hommes du Young Men's Christian Association.
4. Entre 20 et 30% des randonneurs abandonnent au cours de la première semaine.
5. En 2009, les randonneurs ultra-rapides Scott Williamson et Adam Bradley ont parcouru le sentier en 65 jours, à la moyenne de 65 km par jour.
6. Le PCT comporte les plus grands dénivelés de tous les sentiers longue distance des États-Unis, avec un point culminant à 4107 m, dans la Sierra Nevada, et un point bas à 43 m, à Cascade Locks, en Oregon.

vendredi 16 décembre 2011

Thru-hike or not Thru-hike, that's the question


"La persévérance est la noblesse de l'obstination".
Adrien Decourcelle


"Tis known by the name of perseverance in a good cause, and of obstinacy in a bad one."
Laurence Sterne, Tristram Shandy, 1759

"On appelle ça de la persévérance si la cause est bonne, de l'obstination si elle est mauvaise".





Prenons la peine d'examiner une question existentielle fondamentale: qu'est-ce qu'un thru-hike? Qu'est-ce qu'un thru-hiker?
Ah, ah, je sens que vous n'aviez pas bien réfléchi à la question! Mais quand on se lance dans un truc de cinglé d'une telle ampleur et qu'on veut son diplôme de dingue furieux, il faut bien se fixer quelques règles de conduite, une éthique (et toc) de randonneur. Imaginons: je parcours le PCT à raison de 10 jours par an, chaque été. Au bout de quinze ans, j'ai fait le parcours intégral, suis-je un thru-hiker? À vrai dire, on s'en fout, si ça me satisfait, mais cette manière de procéder, la plus répandue, très largement, me permet également de ne pas me trouver dans certains secteurs au mauvais moment. Le désert quand il fait trop chaud, la Sierra quand il y a trop de neige, les Cascades quand il fait trop froid, etc. Sans compter que de toute évidence, les difficultés ne sont pas les mêmes.
Ou alors, je me lance dans un parcours complet d'un trait, mais en arrivant dans la Sierra, je trouve qu'il y a trop de neige, je rejoins une route et je pars directement dans le nord, décidant de revenir faire le morceau manquant quand les conditions seront meilleures. Ce qui peut d'ailleurs être l'année d'après.
Ou alors, j'apprends que le niveau des torrents est très élevé et je zappe ce secteur en attendant que la situation redevienne moins dangereuse.
En 2006, Rolling Thunder et les quelques hikers avec qui il marchait ont été contraints d'esquiver 60 km du parcours dans l'État de Washington en raison d'un incendie qui avait contraint à la fermeture du sentier. Ils sont revenus l'année d'après parcourir les kilomètres manquants, ce qu'ils ont appelé Missing Miles Mission, la mission des miles manquants.

Vous voyez qu'on peut trouver des arrangements avec le bon Dieu, et la Sierra, contraint ou pas. Vous n'imaginez pas les discussions que cette question a alimentées sur le forum de l'association des dingues furieux. Il y a en effet une forme d'intégrisme qui consisterait à penser ou dire qu'un vrai thru-hike consiste à partir de la frontière mexicaine et à marcher jusqu'à la frontière canadienne, sans s'arrêter, et cela quelles que soient les conditions rencontrées en chemin. Il y a même plus intégriste que les intégristes, d'ailleurs. Pour cela, il faut, comme d'hab, se tourner vers Scott Williamson qui met un point d'honneur à battre les records de vitesse sur le PCT, mais sans jamais monter dans une voiture! Oui, j'imagine que ça vous paraît être une évidence, mais ce dont il s'agit là, ce n'est pas de zapper des tronçons du parcours, mais de faire du stop pour aller ravitailler et revenir sur le sentier. Certaines villes sont à des dizaines de kilomètres du PCT. Si vous refusez de monter dans une voiture, la logistique devient beaucoup plus compliquée. Ou alors, vous marchez encore plus, beaucoup plus.
Ça me rappelle Bernard Ollivier — un vieillard de mon âge — qui a parcouru la Route de la Soie à pied et en solo, en trois étés. De la Turquie jusqu'en Chine. Il insistait pour que les voitures qui auraient pu le prendre en stop pour diverses raisons le reconduisent scrupuleusement à l'endroit où elles l'avaient pris. Pas un mètre de gagné en voiture, surtout. Et pourtant, Bernard était seul. C'est bien là le problème, on est surveillé par soi-même, ou sa conscience. "L'œil était dans la tombe et regardait Caïn", comme disait ce cher Victor.
Ah, au fait: lisez donc Bernard Ollivier: La Longue Marche, éditions Febus, 2005, 3 volumes. C'est magnifique.

Il y a même un autre débat: peut-on être considéré thru-hiker si on ne suit pas le PCT dans son intégralité? Et là, ce dont il est question, ce sont les secteurs où il peut arriver que le sentier soit fermé et dérouté à cause d'un incendie, par exemple. Si vous êtes contraint de suivre une déviation, votre réputation est-elle détruite? Il y a en outre un endroit où l'immense majorité des randonneurs ne passe pas par le PCT officiel, pour emprunter un sentier voisin, mais beaucoup plus beau et spectaculaire (Eagle Creek Trail). Peuvent-ils affirmer qu'ils ont parcouru le Pacific Crest Trail sans que le rouge de la honte leur monte au front?
Et puis, imaginons que vous descendiez en stop jusqu'à une ville pour votre étape ravitaillement, mais que vous repartiez subrepticement le lendemain vers un point légèrement plus au nord sur le parcours, qui vous fait gagner quelques kilomètres. Et alors??? Tricheur ou pas tricheur?

Toutes ces arguties sont cependant en conflit avec un des mantras de la communauté des hikers, qui est "Hike Your Own Hike". Faites votre propre randonnée, en clair, faites les choix qui vous conviennent, dans tous les domaines, sans vous préoccuper du qu'en-dira-t-on.
C'est bien évidemment ce qu'il convient de penser, à mon sens. Mais cela n'empêche pas d'adopter une ligne de conduite, parce qu'on ne fait un tel parcours que pour soi-même, et personne d'autre. Ma philosophie est celle adoptée également par Élodie et Stéphane: on démarre à Campo et on marche non stop jusqu'à Manning Park, quelles que soient les difficultés, même si très occasionnellement on n'est pas sur le parcours estampillé "officiel". Pour ce qui me concerne, esquiver un secteur en me disant que j'y reviendrai plus tard ne me conviendrait pas du tout. C'est tout droit vers le nord, un point, c'est tout. Façon bourrin. On ne renie pas ses gènes.
Vous en avez même qui insistent pour glisser la main sous la clôture métallique à la frontière et pouvoir ainsi affirmer qu'ils sont bien partis du Mexique. Il convient en outre de remplir régulièrement les registres que l'on trouve le long du parcours, avec votre nom et la date de votre passage.
Pour le reste, dès lors qu'on a quitté temporairement le sentier pour aller ravitailler, je ne vois pas en quoi faire du stop pour rejoindre une ville serait déshonorant. Mais... Hike Your Own Hike. HYOH.

Hiker népalais


Monastère de Taktsang, Bhoutan

Anne-Marie et Tenzin: arrivée à Manning Park à la mode bhoutanaise.


jeudi 15 décembre 2011

Élodie et Stéphane PCT 2011


"Du moment qu'on rit des choses, elles ne sont plus dangereuses".
Raymond Devos




Je redis qu'Élodie et Stéphane ont réussi cette année le parcours du PCT intégral, sans esquiver ni zapper. Et cette année est un millésime très particulier, avec le concours d'El Niño.
Ils viennent de publier deux montages vidéo sur leur site. À tout seigneur, tout honneur, les Français qui ont parcouru le PCT ne sont pas si nombreux que ça. Cock-A-Doodle-Do! (Cocorico, en Anglais)
Vous avez deux spécimens de dingues furieux (dont Stéphane) qui sont inscrits sur la droite! ☞

Le second membre d'EDF inscrit à ce splendide blog, Jean-Michel, a parcouru, lui, le PCT en 2009. Son site est ici.

Dans un domaine à peine différent, j'ai bien aimé cette remarque de Day Late sur le forum pct-l ce matin, concernant le "traumatisme" post-PCT:
"I think of the trail every day. The biggest danger of a thru hike is not the stream crossings or the snow
or the bears -- it is the addiction."
"Je pense au sentier tous les jours. Le plus grand danger d'un thru-hike, ce ne sont pas les traversées de torrents ou les ours - c'est l'addiction".








mercredi 14 décembre 2011

Gold Rush


Quoi de plus parlant, et de plus émouvant, que de vous livrer cette lettre écrite par un mineur au moment de la ruée vers l'or en Californie?
Reportage en direct de notre envoyé spécial dans la Sierra Nevada... Traduction, of course, par mes soins.




Lettre de William Swain, des mines de Californie, 6 janvier 1850
Branche sud de Feather River
25 miles de Long's Trading Post, et 16 miles au-dessus de Bidwell's Trading Post

Mon cher George,
[...]
George, Laisse-moi te dire que cette vie de mineur dans les montagnes est une vie de chien. Un homme doit se transformer en mulet pour charrier des charges dans des  montagnes que Dieu n'a jamais conçues pour cela, en barbare en renonçant à tout confort d'une vie civilisée, en païen en se privant de toute communication avec les autres hommes, en-dehors de son entourage immédiat.
Tu pourras juger de mon état d'esprit quand je t'aurai dit que je n'ai eu aucune possibilité de récupérer lettres ou journaux de Sacramento, de sorte que je n'ai aucune nouvelle de la maison depuis que j'ai reçu ta lettre à Independence. Je n'ai pas lu un seul journal depuis que j'ai quitté les États-Unis.
Sutter's Fort a changé de nom. Il s'appelle maintenant Sacramento et au départ de San Francisco, le courrier doit être adressé là-bas. Je souhaite que tu m'y envoies ton courrier, parce que mes affaires peuvent m'appeler à m'y rendre souvent cet été. Si ce n'est pas le cas, je peux récupérer mes lettres, parce qu'il y a des gens qui y vont tous les quinze jours et je peux demander qu'on me rapporte mon courrier.

On avait envisagé que tu viennes dans ce pays. Au nom de Dieu, n'y pense même pas. Reste chez toi. Dis à tous ceux que tu connais qui envisageraient de venir qu'il leur faudrait tout sacrifier et affronter toutes sortes de dangers. En effet, George, des milliers d'hommes ont laissé, et vont laisser, leurs ossements sur le chemin pour venir ici. Dis bien à tous que leur vie est en jeu s'ils tentent de traverser les plaines et ces montagnes infernales. Dis à Playter de ne plus penser à ce voyage. Quant à toi, reste chez toi, parce que si ma santé reste bonne, je peux récupérer suffisamment pour nous deux.
[...]
Tu es sans doute curieux de savoir où nous sommes et comment nous sommes logés. Notre maison est une cabane en rondins de 6 mètres par 4. Elle est couverte de branches de cèdre et les murs sont en rondins de pin de de 30 à 60 cm de diamètre, de sorte qu'elle est bien solide. Elle a une bonne porte de planches de cèdre, mais pas de fenêtre. Elle fait face au sud et se trouve sur le côté nord de la rivière. À l'extrémité est, il y a une cheminée dans laquelle des buches brûlent en permanence. À l'ouest, un cadre de lit encastré dans les rondins sur toute la largeur. Le sommier est fait avec des lanières de peau qui sont entrecroisées tous les 8 centimètres. C'est assez résistant pour y empiler des branchages récupérés dans la montagne, en guise de plumes. On y met des peaux de bison et des couvertures par-dessus. Ça fait un lit assez confortable. Sur le manteau de la cheminée se trouvent nos fusils, toujours chargés. Ils nous fournissent le gibier. Dans l'autre coin, il y a un placard et tous nos biens, quelques plats en bois ou en métal, des bouteilles, couteaux, fourchettes et cuillères, une poêle, et la cafetière.
À 10 heures du soir, tu verrais un grand feu dans la cheminée, Hutchinson et moi à une extrémité du lit, le lieutenant Cannon à l'autre, et Moore sur sa couchette. Sur le toit, la pluie incessante crépite, et le torrent qui écume hurle un requiem en se jetant dans la vallée.
[...]

La vitesse à laquelle ce pays se peuple n'a d'égale que la rapidité à entreprendre des Yankees. Il y a trois semaines, un seul bateau à vapeur faisait la navette dans la baie de San Francisco, et un seul également naviguait sur la Sacramento. Aujourd'hui, quatre bateaux font le trajet entre San Francisco et Yuba City, et la farine qui se vendait 75 cents la livre vaut maintenant 40 cents.
Quand nous avons trouvé ce torrent, il n'y avait pas plus de six logements alentour. Maintenant, dans un rayon de 15 kilomètres, 150 cabanes ont été construites.
Le peau-rouge qui, il y a 4 mois, se promenait nu, maître incontesté de ces montagnes et vallées, peut dorénavant être aperçu en haut des collines en train de contempler avec surprise les scènes qui se déroulent sous ses yeux — les constructions de maisons, de canaux ou de barrages. Le son de la hache, de la pioche et de la batée sont nouveaux pour lui, et lui offrent un spectacle auquel il n'a jamais été habitué.
Les indigènes de ces montagnes sont sauvages, ils vivent dans de petites huttes de branchages et se déplacent aussi nus qu'à leur naissance. Ils se nourrissent de glands et du gibier qu'ils peuvent tuer avec leurs arcs et leurs flèches. Ils sont de petite taille, et d'un tempérament timide et stupide. Quand ils rendent visite aux camps de mineurs, ils sont timides et amicaux. On les accuse parfois de la mort d'un mineur, quand ils en ont trouvé un qui chassait seul. Les mineurs, généralement originaires d'Oregon, se rendent souvent coupables des actes les plus brutaux avec les Indiens, comme de tuer les femmes et les enfants. J'ai eu connaissance d'incidents qui feraient pleurer l'humanité toute entière et les hommes désavouer leur race.
[...]
Explique à Monsieur Burge que le climat de ces mines nécessite une constitution de fer. Pendant la saison des pluies, il arrive souvent que ce soit humide, froid et gris, pendant des semaines. Le labeur pour trouver de l'or est exténuant. Beaucoup sont malades, car dans la plupart des mines, des tentes sont les seuls abris des mineurs. Mais en étant prudent, je pense pouvoir garder la santé.
Transmets mon amour à Sabrina et embrasse le petit Cub pour moi.
Au revoir, George.
William


mardi 13 décembre 2011

Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?


"L'hiver le plus froid que j'aie connu, c'était un été à San Francisco".
Mark Twain




Ça sert, de temps en temps, de lire la presse. Pourtant, c'est la plupart du temps extrêmement déprimant. En réalité, privilège de retraité, je regarde les titres, plutôt que je ne lis en détail, d'un certain nombre de journaux. Chaque jour. Internet, quelle fabuleuse invention!
Et parmi les journaux américains, je consulte donc:
- Los Angeles Times
- San Francisco Chronicle
- New York Times
- Wall Street Journal
- USA Today
- New-Yorker
- Time
- Newsweek
Et je ne vous parle pas de la presse britannique, ni des journaux français. Oui, je sais, et vous commencez à le savoir, je dois être cinglé.

Bref, le San Francisco Chronicle avait dimanche un article dont le titre m'a fait lever un sourcil:



Bon, déjà, quand je vois le mot Tahoe, je regarde de plus près. Quand on y ajoute le mot snow, je me redresse sur mon fauteuil.
Et quand on m'explique que c'est la cata dans les stations de ski du lac, j'ai un grand sourire. Je sais, ce n'est pas très sympa pour eux, mais je ne suis pas sympa. Et cette année, ils ont quand même skié jusqu'en juillet. Ils ont eu leur dose de neige. Les thru-hikers aussi, n'est-ce pas, Élodie et Stéphane?

Or, cette année — et nous sommes quand même à la mi-décembre — ils n'ont que... 17% de leur enneigement "habituel". YOUPI!!!
La Niña a peut-être rangé ses jouets. "La région a vu passer beaucoup de fronts froids, mais ils étaient tous secs", déclare Alex Hoon, prévisionniste de la météo. "C'est un hiver plutôt faible, jusqu'à présent. On a eu quelques tempêtes, mais elles n'étaient pas très violentes - du moins par rapport aux critères de la Sierra".

J'ai prévu un démarrage très tôt en saison, trois semaines avant la meute. Pour diverses raisons. Ce plan ne tiendra la route que si l'enneigement est faible. S'il y a trop de neige, je serai contraint d'aller faire la fête avec mes amis là-bas pendant quelques jours, en attendant un peu que ça fonde. Pour l'heure, on dirait qu'il faudra plutôt attendre la fin de la rando pour aller faire la fête...


Super! (rire sardonique)


Mais bon, en réalité, cette nouvelle n'augure rien de bon pour la Californie et nous ramène à ce que j'écrivais à propos de l'eau dans l'Ouest (Histoire d'eau). La tendance générale est au réchauffement, malgré les épisodes El Niño. Sur les images satellite ci-dessous de l'enneigement résiduel au 1er juin sur la Sierra Nevada, on voit clairement que 2010, et plus encore 2011, ont été des années exceptionnelles. Il y a de moins de moins de neige, et donc — entre autres — d'eau pour la Californie assoiffée. Ce n'est pas grave: la Conférence de Durban a décidé qu'on allait peut-être commencer à se préoccuper du problème... en 2020.
Si on était cynique, on percevrait l'ironie du fait que ce sont les États-Unis, avec la Chine, qui sont les premiers responsables du réchauffement climatique. L'arroseur arrosé, enfin, pas trop arrosé, justement. Le plus extraordinaire, et extravagant, est qu'il y a derrière l'attitude américaine — par ricochet — une raison profondément religieuse. L'intégrisme fait des ravages partout, de manière souvent rocambolesque. Si vous êtes sages, je vous l'expliquerai peut-être un jour.



2007

2008

2009

2010

2011
Le Lac Tahoe est à l'angle formé par la frontière Californie / Nevada. On voit bien qu'en 2010 et 2011, on a dû bien s'amuser dans les stations de ski autour du lac.

Documents: www.climatecentral.org

lundi 12 décembre 2011

Thru-hiker d'or



"Une aventure, ce n'est que de la mauvaise organisation".
Roald Amundsen, premier homme à avoir atteint le Pôle Sud en 1911.







Oui, le "Thru-Hiker d'or" est décerné, haut la main, à Monsieur Alvar Nuñez Cabeza de Vaca, avec les félicitations du jury. Record du monde toutes catégories du parcours le plus cinglé, sans assistance. Ce que Monsieur Alvar Nuñez Cabeza de Vaca a réussi à faire ne vous donne qu'une seule envie: vendre tout de suite votre cuillère en titane et entrer dans un monastère du Mont Athos pour y faire retraite, la vraie.
Alors, même si le trajet de la petite randonnée d'Alvar n'est pas à proprement parler sur le Pacific Crest Trail, c'est une histoire tellement invraisemblable qu'elle vaut la peine, je le pense, que je vous la raconte, sommairement. Parce qu'elle n'est globalement pas très connue, malgré le film qui en a été tiré en 1990 et sorti en France en 2010. Alvar Nuñez Cabeza de Vaca a été — involontairement — le premier Européen à entrer dans l'Ouest américain, le premier à décrire un animal étrange qu'on appellera bison. Une histoire de cinglés. Un thru-hike d'enfer, qui n'a certes pas battu de record de vitesse. Seulement le record du monde de l'acharnement à survivre.
Entre 1528 et 1536.

La signature d'Alvar



Alvar est né à Jerez de la Frontera. C'est un Andalou. Son histoire est proprement incroyable. Et lui, un personnage absolument extraordinaire, totalement - ou presque - ignoré par l'histoire.
Alvar, qu'est-ce que tu veux faire quand tu seras grand? Je serai conquistador. Euh, t'as bien réfléchi? C'est un métier, disons, risqué... Et il y a des moustiques, en plus. 
Plus risqué, sans doute, qu'un voyage dans l'espace pour nous. Et pourtant, Alvar embarque en 1527 avec l'expédition de Pànfilo de Narvàez (j'adore leurs noms, ils font rêver à eux tout seuls) qui prendra "possession" de la Floride (Florida, la région fleurie). Le plan initial était de s'emparer de toute l'Amérique du Nord, carrément. Christophe Colomb n'est arrivé aux Antilles que 36 ans auparavant. Mais ça n'a pas vraiment fonctionné comme prévu. Là encore, une version très, très éloignée de la croisière s'amuse. Je vous passe les détails, mais ça tourne très mal et ils se retrouvent pourchassés par les Indiens Apalachee qui ne goûtent pas bien leur visite. Les quelques survivants en sont bientôt réduits à se cacher dans les marais et à manger leurs propres chevaux. Ils vont fabriquer des radeaux pour s'enfuir de Floride, avec des troncs d'arbre et la peau des chevaux. On est dans le bricolage sérieux, là. Les Espagnols ont constaté que les choses ne se déroulent pas comme prévu. Mais alors, pas du tout. Ils ont perdu leurs bateaux et ils fondent tout le métal dont ils disposent, étriers, éperons, etc. après avoir construit un soufflet de forge avec la peau des chevaux. Ils utilisent le métal pour fabriquer des outils et des clous pour leurs radeaux. Plus fort que Koh-Lanta, plus fort qu'Indiana Jones! Eh, Steven, qu'est-ce que tu fous? J'ai un scénario d'enfer, là.
Quand les choses tournent mal, elles tournent vraiment mal. Sur les 600 participants initiaux, il n'y a plus que 200 survivants et ils veulent repartir vers Cuba sur leurs radeaux.

La balade commence à devenir franchement intéressante. Il y a encore cinq radeaux d'une quarantaine d'hommes, qui tentent de longer la côte du Golfe du Mexique. Mais pour rendre les choses plus amusantes, ils sont pris dans une tempête et plusieurs radeaux sont perdus, dont celui de Narvàez. Le radeau de la Méduse, trois siècles avant.
Deux radeaux et environ quarante hommes, dont Alvar et ses compagnons, échouent sur la côte américaine, dans le Golfe du Mexique, à proximité de ce qui est maintenant Galveston, au Texas. En quelques mois, il ne restera plus que quelques survivants, dont Alvar Nuñez Cabeza de Vaca. Famine, maladies, Indiens, la totale.

Cabeza de Vaca se retrouve seul, maintenant entre les mains des Indiens Cocos du Texas. Plutôt bien accueilli au départ, le ton change quand la moitié de la tribu meurt du choléra et les survivants accusent les étrangers d'en être responsables, peut-être pas à tort, en réalité. Les Indiens n'avaient en effet aucune immunité contre les maladies européennes qui firent des ravages en Amérique. Des épidémies feront parfois 100% de mortalité. Vers 1780, c'est une bonne partie de la population totale des Indiens d'Amérique du Nord qui sera effacée de la carte par la variole.
Et Cabeza de Vaca est réduit en esclavage. "Je devais ramasser des racines dans l'eau ou dans le sol des champs de canne à sucre. Mes doigts étaient à vif, de sorte qu'ils saignaient si une simple brindille les touchait. Les cannes brisées lacéraient ma peau. Je devais y travailler sans vêtements".

En 1530, Cabeza de Vaca parvient à fuir et à se déplacer de tribu en tribu, en jouant un rôle de guérisseur, ou plutôt de chaman, avec l'aide miraculeuse de quelques Je vous salue Marie et Notre Père.
À l'été 1532, il tombe sur trois autres survivants de l'expédition, qui avaient vécu dans une autre tribu, les Mariames.  Un esclave marocain berbère du nom d'Esteban  et deux Espagnols, Andrés Dorantes de Carranza et Alonso del Castillo Maldonado.
Cabeza de Vaca connaissait ces Indiens Mariames et écrit ceci à leur propos dans le récit qu'il publiera à son retour en Espagne:
"Ils font dévorer leurs filles par les chiens à la naissance. Ils disent qu'ils font ça parce que toutes les nations de la région sont leurs ennemis, et ils sont constamment en guerre. S'ils devaient donner leurs filles à marier, elles multiplieraient leurs ennemis. Nous avons demandé pourquoi ils ne les épousaient pas eux-mêmes. Ils ont répondu qu'épouser des parents était dégoûtant. C'était bien mieux de les tuer que de les donner à des parents ou à des ennemis".

 Sur une période de plusieurs années, Cabeza de Vaca et ses trois compagnons d'infortune vont tenter de regagner le Mexique. Il sera guérisseur, commerçant, errant vers l'ouest d'abord, puis vers le sud, en longeant la Mer de Cortes. Cabeza de Vaca, on peut le comprendre, réduit à une extrême misère et ayant affronté des épreuves inimaginables, développe une sorte de vision mystique de sa mission auprès des tribus indiennes. L'arroseur arrosé, le conquistador conquis par les Indiens est, évidemment, profondément transformé par son expérience. Il finira même par être suivi par une cohorte d'Indiens qui le prennent pour un dieu et se nomment les "enfants du soleil". À vrai dire, il n'a jamais conquis quoi que ce soit. Cabeza de Vaca est le premier Européen à avoir pénétré au Texas, sans doute au Nouveau-Mexique, et en Arizona, avant de se diriger vers le Mexique.

En juillet 1536, après huit ans d'errances, Cabeza de Vaca rencontre une petite troupe d'Espagnols en quête d'esclaves, dans le nord du Mexique actuel, dans la province de Sinaloa. Cabeza de Vaca a sympathisé avec les Indiens. Il est le seul Espagnol de son temps à les comprendre, sans doute. Rappelez-vous qu'à cette époque, le débat en Espagne est de déterminer si les Indiens sont des hommes ou des animaux. Ce sera l'objet de la célèbre Controverse de Valladolid en 1550. L’Église acceptera l’accession des Indiens au statut d’être humain (merci, c'est gentil), mais l'issue de cette controverse en forme de procès sera marquée par un coup de théâtre qui aura des conséquences sur des millions d'hommes : il légitimera l'esclavage des noirs (ça, c'est pas gentil).
Le comportement des Espagnols en Amérique est effroyable. Cabeza de Vaca est atterré des mauvais traitements qui sont infligés aux Indiens et à son retour en Espagne en 1537, il implorera la couronne d'Espagne de modifier sa politique. Envoyé comme gouverneur dans la province du Rio de la Plata, en Amérique du Sud, il sera accusé de corruption, certainement en raison d'une attitude trop humaine envers les indigènes. Condamné en Espagne, il sera finalement gracié en 1552 et deviendra juge à Séville.
Y a pas à dire, y a des hommes qui sont coriaces. Quant aux tribus rencontrées par Alvar, elles seront totalement exterminées. Dommage que Brigitte Bardot n'ait pas été là...








Affiche du film de 1990



Intéressante interview, en Espagnol sous-titré, du réalisateur mexicain, Nicolás Echevarría.