vendredi 23 mars 2012

Maelstrom


"Je tentai l'aventure, et il m'arriva ce qui arrive à quiconque marche sur l'objet de sa frayeur: le fantôme s'évanouit."
Chateaubriand



Tempête sous un crâne. Anne-Marie est, à l'heure où j'écris, en route pour le Bangladesh, dans un avion pour Dubaï. Nous ne nous reverrons normalement plus avant le mois d'octobre. Sacrée aventure! On est passé de projets fumeux à une réalité qui nous perturbe déjà. Comment allons-nous vivre, l'un et l'autre, cette situation inédite: ne plus être ensemble pendant six mois?
À vrai dire, je commence à le percevoir et le ressentir. Ce sera douloureux.
Bon, OK, tout le monde s'accorde à reconnaître que l'idée de partir seul sur un parcours de randonnée de six mois relève d'un certain égoïsme, ou d'un égoïsme certain. Il vaut même mieux, sans doute, car il s'agit de tenter de résister à toutes sortes d'agressions extérieures, et il faut être concentré sur soi afin de maintenir l'indispensable mental d'acier. Mais en même temps, je vis avec quelqu'un dont on ne peut guère qualifier le mode de vie de plan-plan et nous formons un couple un peu curieux. La vie d'Anne-Marie est saupoudrée de missions plus ou moins dangereuses, parfois franchement dangereuses et totalement déjantées. Le Kurdistan médiéval,  le Liban en guerre, le Kosovo de l'épuration ethnique sous les bombardements de l'OTAN, le Pakistan pour y opérer des femmes vitriolées, l'Afghanistan pour y opérer des enfants, Anne-Marie a sur son passeport des visas qui feraient tomber de sa chaise le plus myope des douaniers.



Bon, autant l'avouer tout de suite à ceux qui ne l'auraient pas encore compris: j'éprouve une immense admiration pour mon épouse, une femme exceptionnelle qui remet à leur juste place mes postures de randonneur fou. Allez, j'apporte des preuves de mes allégations. En 1981, pour sa première mission humanitaire, Anne-Marie frappe un grand coup: mission solitaire et clandestine de trois mois au Kurdistan iranien, en révolte contre le pouvoir en Iran. Hors de toute organisation humanitaire. De toute façon, à cette époque, Médecins du Monde était encore en cours de création. Passage en fraude par la frontière turque avec des passeurs kurdes. Est-ce qu'on peut faire plus compliqué? À son retour, elle pèse 35 kilos, et des passeurs kurdes doivent lui faire franchir la frontière vers la Turquie. Elle y finira en prison. Mais avant ça, les passeurs vont rendre le voyage encore plus attrayant.
Cette vidéo un peu glaçante est une lecture publique par un comédien professionnel d'un passage du livre d'Anne-Marie sur ses missions, Les ailes de la vie. Elle est accompagnée des pauvres images récupérées sur le film Super-8 qu'avait fait Anne-Marie pendant le trajet.
C'est promis, après ça, je reprends mes efforts pour vous faire croire que la vraie aventure se déroule en Californie et que la pénurie de hamburgers sera redoutable...



lundi 19 mars 2012

Suspension d'audience, et autres considérations



Bon, la Saint Patrick est passée,  et mes enfants m'ont fait le plus beau cadeau d'anniversaire qu'on m'ait jamais fait (rassembler dans un restaurant, sans que je le sache le moins du monde, mes vingt meilleurs amis, dont certains que je n'avais plus vus depuis fort longtemps, trop longtemps). Nous avons passé une soirée merveilleuse, la prochaine est programmée au retour du Pacific Crest Trail. Non, pas dans trois semaines, dans six mois!

Cela étant, il faut affronter la réalité: il ne me reste que deux petites semaines pour régler un nombre assez important de problèmes divers et il faut vraiment que je le fasse. Je vais avoir besoin de tout ce temps. Je suspends donc temporairement ce blog (qui a crié "Enfin!"?) jusqu'à mon arrivée à Long Beach, dans les premiers jours d'avril. Ça va vous faire de brèves vacances.

Quel est l'état des lieux? L'enregistrement de la balise de secours a été fait. On attend le renvoi par l'administration fédérale américaine d'un autocollant qui en atteste, qui doit être apposé sur celle-ci. Sur le site qui gère l'envoi des coordonnées GPS, on aura accès à une carte qui affichera mon parcours schématique. Je verrai si c'est intéressant d'en afficher copie sur le blog.
Concernant l'appareil photo, le suspense est insoutenable: Nikon a donné la priorité aux professionnels et l'appareil a pour l'heure été livré au compte-gouttes. Il y a une sombre histoire d'inventaire chez Nikon fin mars qui va bloquer toutes les expéditions jusqu'en avril. Je suis perplexe, et Rob part enquêter à Los Angeles aujourd'hui. I keep my fingers crossed.
Et la tête, alouette? C'est tout de même l'instrument le plus important à mettre en bon ordre de marche! Eh bien, je ne saurais dire. C'est une curieuse sensation que d'être à la fois très heureux, très impatient, très angoissé, très inquiet. Comment vais-je gérer le stress et la solitude?

Vendredi, j'accompagne Anne-Marie à l'aéroport. Elle part en mission humanitaire au Bangladesh et nous ne nous verrons plus pendant six mois. Il est intéressant que nos projets respectifs se télescopent ainsi, d'ailleurs. Cherchez où est la véritable aventure. Ce n'est pas difficile à deviner. Au terme d'un très long voyage (avant la Mongolie, puis l'Afghanistan, pour cette année seulement), elle prendra un petit hydravion qui se posera sur le Brahmapoutre, le long d'un minuscule îlot limoneux, un "char", où tentent de survivre les plus pauvres du pays le plus pauvre du monde. Soins médicaux? Pardon, je n'ai pas compris votre question.
Sur le fleuve est ancrée une petite péniche dotée d'un minuscule et rustique "bloc" opératoire, mis à la disposition de l'ONG avec laquelle Anne-Marie et sa petite équipe partent (HumaniTerra) par la Fondation Emirates, qui offre aussi les billets d'avion. Dire qu'ils sont attendus avec impatience est un euphémisme outrancier (voir photos de la mission d'octobre dernier). Par une température plus élevée que celle du Mojave à la même époque, et beaucoup plus humide, ils vont opérer non-stop pendant une semaine avec des bouts de ficelle, dans des conditions très acrobatiques et une chaleur suffocante, ne prenant que quelques heures pour tenter de récupérer. C'est ce qu'Anne-Marie appelle ses "vacances".
Quand je pense à elle, ce qui m'arrive de temps à autre, je ne peux qu'avoir honte de ma propre "aventure" tellement encadrée. Et je vais devoir me passer d'elle pendant six mois. Comme l'avait dit sa fille Pauline à des journalistes qui l'interviewaient au moment du génocide du Kosovo: "Je prête Maman aux enfants de la guerre"...


Des parapluies contre le soleil pour les plus "riches" seulement...









Le blog d'Anne-Marie pour sa dernière mission au Bangladesh est ICI. Cliquez sur "Aller à l'archive" pour accéder aux billets dans l'ordre chronologique. Vous pouvez aussi regarder les photos en cliquant en haut à droite (Blog ou Photos).
Mais, techniquement, le site qui l'accueille n'était pas satisfaisant. Pourtant, c'est Apple... Désormais, les journaux de mission d'Anne-Marie sont, et seront, LÀ.




samedi 17 mars 2012

Gué: endroit où l'on peut traverser un cours d'eau à pied


Happy St. Patrick's Day!
(Euh... Accessoirement, c'est aussi mon anniversaire.)


"A clear cold morning with high wind: we caught in a trap a large gray wolf, and last night obtained in the same way a fox who had for some time infested the neighbourhood of the fort."
Meriwether Lewis

"Matin limpide et froid avec beaucoup de vent: nous avons piégé un grand loup gris, et la nuit dernière nous avons obtenu, de la même manière, un renard qui sévissait dans les alentours du fort depuis quelque temps".


Meriwether Lewis et William Clark, sont — eux aussi — dans mon panthéon. Thomas Jefferson les avait envoyés, en 1802, à la découverte de l'Ouest américain inconnu, et à la recherche d'une possibilité de communication avec l'océan Pacifique, afin de développer le commerce avec la Chine. L'OMC avant l'OMC... Je précise que Jefferson n'avait pourtant aucune accointance avec Apple.
Lewis et Clark ont accompli un exploit phénoménal, en remontant le Mississippi, puis le Missouri, vers l'ouest, en territoire totalement inconnu. Ils ont ensuite trouvé un cheminement dans les Rocheuses, jusqu'à découvrir la Columbia et la suivre jusqu'à son embouchure sur le Pacifique. Là, sur ce qui est de nos jours la frontière entre Oregon et Washington, que le PCT franchit sur le pont appelé "Bridge of the Gods" (le pont des dieux), ils établirent un fort, Fort Clatsop, où ils hivernèrent. Ils rentrèrent aux États-Unis au bout de deux ans.
C'est le voyage d'exploration de Lewis et Clark qui ouvrira les portes de l'Ouest aux Américains.




Passons à notre sujet au menu du jour:
Traversée à "gué" de Bear Creek, dans la Sierra Nevada. Regardez bien les difficultés pour traverser et, surtout, les cartes du PCT que ce randonneur (Fuzzy Monkey) porte... dans la poche de son pantalon. Grave erreur. Comme quoi, le froid doit engourdir les neurones. J'essaierai de ne pas faire la même chose avec l'appareil photo...

Brick Robbins, qui gère le forum pct-l, explique à ce propos ce qui lui est arrivé au même endroit, exactement, en 1995:
"En 1995, j'ai été emporté par le courant à ce passage à gué. J'étais seul, sans personne aux alentours pour ne serait-ce que récupérer le corps. Il y avait un endroit pour faire du feu sur la rive, j'ai réussi à allumer un feu tout en frissonnant violemment, et je me suis réchauffé et séché un petit peu. Ensuite, je suis remonté le long du torrent sur quelques kilomètres pour traverser. Au moins, j'avais mis tout le contenu de mon sac dans un sac étanche avant de partir nager. J'ai cru que j'allais mourir. Les coupures dues aux rochers n'ont pas commencé à saigner avant plusieurs minutes, tellement j'avais froid."

Quant à Schroomer, un hiker de Martinez, Californie, avec qui j'ai été en relation, voici ce qu'il ajoute concernant cette traversée infernale:
"Dieu du ciel, si je me souviens de cette traversée! Tous ceux qui font le PCT cette année devraient regarder cette vidéo. Même avec une année à faible enneigement, si une période chaude affecte la Sierra pendant que vous y serez, voilà ce que pourriez avoir à affronter. Si vous arrivez à une traversée dangereuse dans l'après-midi, campez sur place, parce que le niveau d'eau est toujours plus bas le matin. La fonte ralentit la nuit à cause des températures plus basses. Des chaussures gelées le matin, ce n'est pas agréable, mais c'est bien mieux que d'être renversé et emporté par le courant l'après-midi.
Serrez vos lacets de chaussures avant d'entrer dans cette furie, ou vous continuerez votre randonnée avec une seule chaussure, comme c'est arrivé à un ami."

Et pour compléter le tableau et rendre Bear Creek encore plus sympathique, l'avis de Barry Teschlog:
"Mon expérience personnelle à Bear Creek pour le thru-hike de 2006: j'ai été renversé et emporté par le courant sur environ 30 mètres à la première tentative. À  la deuxième, j'ai perdu l'équilibre et fait demi-tour. À la troisième, je suis remonté plus haut, le long de la berge, j'étais à mi-traversée lorsque j'ai été renversé et ai dû nager. Mon copain a lui aussi été renversé. Nous étions tous les deux en sang. Une autre randonneuse est arrivée alors que nous nous séchions sur la rive d'en face. Elle avait été emportée et traînée sur 100 mètres lorsqu'elle avait tenté un peu plus en aval. Elle avait perdu ses sandales au cours de cette tentative. Elle a également été renversée en traversant au même endroit que nous, mais y est arrivée. Elle aussi était en sang."



Pour la bonne bouche, l'introduction du film fait par le National Geographic sur l'expédition de Lewis et Clark. Ah! Ces paysages! J'aimerais bien aller m'y promener un jour... Comment? Vous me dites que j'y pars dans deux semaines? Et on ne me dit rien? Faut que je prépare mon sac, alors?


vendredi 16 mars 2012

Oregon


"Walking takes longer... than any other known form of locomotion except crawling.  Thus it stretches time and prolongs life.  Life is already too short to waste on speed."
Edward Abbey

"Marcher prend plus de temps que toute autre forme connue de locomotion, en-dehors de ramper. De sorte que cela étire le temps et rallonge la vie. La vie est déjà bien trop courte pour la gaspiller avec la vitesse".



Le 8 janvier, je vous soumettais les vidéos de Two Feet and a Heartbeat, du moins celles de Californie. TF&H doit être encore au boulot, parce qu'il vient de publier sa vidéo de la traversée de l'Oregon. Il ne nous manquera plus que le Washington.
Même avis que le 8 janvier: je vous disais alors que j'avais apprécié la qualité un peu hors normes de ses vidéos. Je persiste et signe. Même si vous ne comprenez pas ce qui se dit, les images parlent d'elles-mêmes et elles sont d'autant plus intéressantes qu'on parle beaucoup plus souvent du désert du sud de la Californie que de l'Oregon.
Il faut bien convenir que le thru-hiker qui prend des vidéos avec son minuscule appareil photo n'a pas la tâche facile, ni l'expérience nécessaire, la plupart du temps, et cela se ressent généralement assez rapidement. J'ai d'ailleurs vu récemment une vidéo du désert qui aurait pu être intéressante à vous montrer, mais on attrapait le tournis dès les premières secondes, tant les mouvements de caméra étaient brutaux. Raison de plus pour féliciter TF&H pour ce travail plus qu'honorable.

Le grand lac bleu profond que l'on voit au début est Crater Lake, le lac le plus profond (c'est le cas de le dire) des États-Unis. C'est le résultat de l'explosion d'un volcan du nom de Mazama, il y a près de 8000 ans; l'eau de pluie s'est ensuite accumulée dans le cratère. Beaucoup de pluie.
En parlant de volcans, pour le cas où vous ne vous intéresseriez pas trop à ça, le volcan potentiellement le plus dangereux des États-Unis, et même bien au-delà, se trouve sous le parc national de Yellowstone. C'est le grand méchant loup des volcans, dont on sait qu'il va finir, un jour, par entrer en éruption. Et vu sa taille, ce jour-là, ça fera très, très mal. Des études géologiques ont établi que lors de sa dernière éruption, il y a très, très longtemps, les cendres et roches ont recouvert la moitié des États-Unis actuels. La carte est ci-dessous, à comparer avec les dégâts causés par l'explosion du Mont St Helens (en jaune) dans les années 1980. Profitons-en pour aller sur le PCT tant qu'il existe encore...






jeudi 15 mars 2012

Et vous vous dites marcheur?


"L'enfant marche joyeux, sans songer au chemin; il le croit infini, n'en voyant pas la fin".
Alfred de Musset

Eh bien, on peut dire que les choses se précisent. Monsieur Nikon a commencé les expéditions de mon futur appareil photo, en République Tchèque (?). Ce n'est pas là-bas que je l'ai commandé, mais on peut raisonnablement imaginer que j'en disposerai à temps, même à Los Angeles. La balise de secours vient d'être commandée. Elle sera demain chez mon ami Rob, à Long Beach, qui va se charger de la faire enregistrer. Rob est mon directeur d'écurie, et je soupçonne qu'il doit lui tarder de me voir partir vers le fin fond du Désert de Mojave. Sans téléphone. Ça lui fera des vacances. L'enregistrement de la balise est une étape indispensable parce que les organismes de secours tiennent à savoir à l'avance à qui appartiennent les restes déchiquetés par un puma qu'on leur demande d'aller récupérer. J'espère cependant qu'elle ne servira qu'à envoyer de temps à autre ma position GPS à ceux de mes proches que ça pourrait intéresser. "Mais qu'est-ce que c'est, ce bazar? Il n'est que là? Il n'avance pas, le vieux!" Ou, comme l'avait clamé Jean-Michel à un copain qui traînait à se lancer dans un rappel de 50 mètres: "Mais qu'est-ce que tu fous? Tu te maquilles, ou quoi?"...
Il n'y a donc plus grand-chose qui puisse retarder l'échéance: il va très bientôt falloir marcher. Dans 15 jours, je quitterai la vieille Europe, comme disait Donald Rumsfeld. Et voilà que je tombe sur le journal de Buffalo Jump Sly (record du trail name le plus bizarre?) qui me remet à ma place, un comique troupier qui fait semblant de jouer les aventuriers. Je vous traduis l'introduction de son journal (au-dessous de son texte, vous savez...). Ça vous flanque un coup au moral.



Journal de Mark Nienstaedt, dit Buffalo Jump Sly:

PREFACE
If you have just discovered this journal, my footprints have now disappeared from the Pacific Crest Trail treadway. Since you are considering following my footsteps, allow me to introduce myself.
I became a walking man in 2002 “thru hiking” the 2,175 mile Appalachian Trail across 14 eastern seaboard American states from Springer Mountain, Georgia, to Mt. Katahdin, Maine. In 2007 I walked 900 kilometers along the Camino Francès pilgrim route across northern Spain to the cathedral in Santiago de Compostela. The pilgrim life seemed to suit me. In 2009 I hiked 650 kilometers north along the “Way of St. Olaf” from Oslo, Norway, to the “Kristkirken” in Trondheim. Within a year, I was back in Spain for the 2010 “Holy Year” walking the 1,000 kilometer Via de la Plata from southern Seville to Santiago. My other long trail adventures prior to 2011 have included the Californian John Muir Trail, the Vermont Long Trail, and the Arkansan Ozark Highlands Trail. And before walking a long trail step, I had put 50,000 bicycle traveling miles behind me on four continents and off shore had pedaled Iceland, the Faroe, and Shetland Islands. 
I am a former lawyer and a teacher. In winter, I ski with enthusiasm. In 2002 I worked as a volunteer at the Soldier Hollow Nordic skiing venue of the Salt Lake City Winter Olympic Games. You can find a measure of my passion for skiing in the articles I have written for Cross Country Skier and Master Skier magazines. 
So. Welcome to my journal of a successful 2011 thru hike of the Pacific Crest National Scenic Trail. I hope your find my account of the journey.
[…]
BEGINNINGS: I was raised on Hans Christian Anderson fairly tales. Characters are always venturing out into that most desireable of all destinations ..."the wide world". Here I go. What is out there? You be the judge. I'm known to favor a Selma Lagerlöf suggestion in her wonderful novel "The Gosta Behrling Saga": "She [Ms.Lagerlöf writes of character Marianne Sinclair] had grown to be the way people become by living out in the world." So I am seeking ways in which the "wide" world is transformative. 


Si vous venez de découvrir ce journal, mes empreintes ont désormais disparu du sentier du Pacific Crest Trail. Puisque vous semblez vouloir suivre mes pas, permettez moi de me présenter.
Je suis devenu un marcheur en 2002 en parcourant l'Appalachian Trail au travers de 14 États américains de la Côte Est, depuis Springer Mountain, en Géorgie, jusqu'à Mt Katahdin, dans le Maine. En 2007, j'ai fait 900 kilomètres du pèlerinage du Camino Frances dans le nord de l'Espagne jusqu'à la cathédrale de St Jacques de Compostelle. Le vie de pèlerin me convient bien. En 2009, j'ai marché vers le nord sur 650 km, le long du "Chemin de St. Olaf", d'Oslo, en Norvège, jusqu'à  la "Kristkirken" de Trondheim. En moins d'un an, j'étais de retour en Espagne pour l'Année Sainte de 2010, et j'ai marché les 1000 km de la Via de la Plata, de Séville au sud jusqu'à St Jacques. Parmi mes autres aventures de randonneur avant 2011, le John Muir Trail en Californie, le Long Trail du Vermont, et le Ozark Highlands Trail en Arkansas. Et avant de faire le premier pas sur un sentier longue distance, j'avais parcouru 80 000 km en vélo sur quatre continents et parcouru à vélo l'Islande, les Îles Feroe, et les Shetland.
Je suis un ancien avocat et professeur. En hiver, je ski comme un fou. En 2002, j'étais bénévole pour l'épreuve de ski de fond de Soldier Hollow, lors des Jeux Olympiques de Salt Lake City. Vous pouvez vous faire une idée de ma passion pour le ski au travers des articles que j'ai écrits pour les magazines Cross Country Skier et Master Skier.
Voilà. Bienvenue sur mon journal d'un parcours réussi du Pacific Crest Trail en 2011. J'espère que vous trouverez plaisir à lire le récit de mon voyage. 
[…]
MES DÉBUTS: J'ai été élevé avec les Contes de Hans Christian Andersen. Les personnages partent toujours à l'aventure vers la destination la plus désirable de toutes... le vaste monde. Et voilà! Qu'est-ce qu'il y a là-bas? À vous de voir. Je suis connu pour avoir suivi la suggestion de Selma Lagerlöf dans son merveilleux roman, la Saga de Gosta Behrling: "En grandissant, elle [Mme Lagerlöf écrit à propos du personnage Marianne Sinclair] était devenue ce qu'on devient en vivant de par le monde". Je cherche donc à découvrir comment le vaste monde peut vous transformer.

Buffalo Jump Sly à Manning Park.

mercredi 14 mars 2012

Do the trail now!


"One travels more usefully when alone, because he reflects more."
Thomas Jefferson

"On voyage de manière plus utile quand on est seul, parce qu'on réfléchit davantage".





J'aime bien Ned. Il dirige une sorte d'école de montagne au Lac Tahoe. Il donne des cours de rando hivernale et d'alpinisme, qui sont un passage quasi obligatoire pour les aspirants thru-hikers qui n'ont jamais utilisé piolet et crampons. Et j'aime bien les messages qu'il publie régulièrement sur le forum pct-l.
Ces jours-ci, quelqu'un, du doux nom de Phil, a envoyé un message par lequel il annonce qu'il sera sur le Pacific Crest Trail cette année à la suite d'une "révélation". Une girl-friend avec qui il n'a peut-être finalement pas envie de passer sa vie, un boulot auquel in n'a sans doute pas envie de consacrer sa vie, des questions sur le sens de sa vie plein la tête... Bref, sans expérience préalable particulière, Phil a décidé de partir marcher un peu pour réfléchir. Quelques mois. Et il demandait aux membres du forum ce qu'ils en pensaient.
Il y a eu plusieurs réponses, mais j'ai particulièrement aimé celle de Ned. Peut-être résonne-t-elle aussi dans ma tête...



Phil,

There, really, is no better place to discover the important things in your 
life than on the long trail!

Right, everyone?

Before you get locked into a job you hate, a girlfriend you're not totally 
committed to, or debts that won't let you take the requisite time off, DO 
THE TRAIL NOW!

People come to the PCT or CDT from all aspects of life and with all manner 
of life's questions on their hearts. Some want to run away, some want to run 
to, and some wonder why they need to run at all any more. Some want to know 
the meaning of life, some want to know where they fit in, and some just want 
to know what they're supposed to do with their life.

The longer you can remain on the trail, the more these answers will come to 
you. Funny how short weekend trips into the woods don't usually give you 
enough time to divest yourself sufficiently of civilization's frenzy in 
order to hear what the mountains have to teach!

Start slow. Take your time to get your muscles, tendons, and joints 
thru-hiker strong. Keep going. Make lots of trail friends--they'll last a 
lifetime!

But, RUN, don't walk to make this happen for you. This listserve will 
encourage you, experienced voices will tell you what you need to learn, help 
you plan, and applaud you all along the way to your own self-discovery and 
empowerment. Ask any prior thru hiker whether the trail changed their lives. 
It can and does.

NOW, you need to get going!




Phil,
Il n'y a, vraiment, pas de meilleur endroit pour découvrir les choses importantes de ta vie qu'un sentier longue distance.
Vous êtes tous d'accord, les gars?
Avant de t'enfermer dans un boulot que tu détestes, avec une copine avec qui tu ne te sens pas totalement engagé, ou avec des dettes qui ne te laisseront pas le temps libre nécessaire, PARS SUR LE SENTIER TOUT DE SUITE!
Des gens de toutes origines viennent sur le PCT ou le CDT, avec toutes sortes de questions sur la vie dans leur tête. Certains cherchent à fuir, certains cherchent où aller, certains cherchent pourquoi il faudrait qu'ils continuent à courir. Certains veulent savoir quel est le sens de la vie, certains veulent savoir quelle est leur place, et certains veulent juste savoir ce qu'ils sont censés faire de leur vie.
Plus tu resteras longtemps sur le sentier, plus ces réponses viendront à toi. C'est curieux, mais les randonnées d'un week-end dans la nature ne laissent généralement pas assez de temps pour échapper à la frénésie de la civilisation afin d'entendre ce que les montagnes ont à nous apprendre!
Démarre lentement. Prends ton temps pour donner à tes muscles, tendons et articulations la résistance nécessaire à un parcours longue distance. N'abandonne pas. Fais-toi plein d'amis sur le sentier — ils dureront toute une vie!
Mais DÉPÊCHE-TOI, ne prends pas ton temps pour que ces choses t'arrivent. Ce forum t'encouragera, des voix expérimentées te diront ce que tu dois apprendre, t'aideront à t'organiser, et t'acclameront tout le long du parcours pour te guider vers cette découverte de soi, cette prise de confiance. Demande à tous les thru-hikers si le sentier a changé leur vie. Il peut le faire et il le fait.
Il faut y aller, TOUT DE SUITE!



mardi 13 mars 2012

Châteaux en Espagne




Quel esprit ne bat la campagne? 
           Qui ne fait châteaux en Espagne? 
Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous, 
            Autant les sages que les fous. 
Chacun songe en veillant; il n'est rien de plus doux:
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes; 
            Tout le bien du monde est à nous, 
            Tous les honneurs, toutes les femmes. 
Quand je suis seul, je fais aux plus braves un défi; 
Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi; 
            On m'élit roi, mon peuple m'aime; 
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant: 
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même,
            Je suis Gros-Jean comme devant. 
La laitière et le pot au lait
Jean De La Fontaine




Là, c'est sûr, la situation se gâte (très) sérieusement. Saperlipopette! "Qui ne fait châteaux en Espagne?" La Sierra Nevada est en train de se rappeler à mon bon souvenir. Elle me rappelle aussi que son nom n'est pas usurpé. Jamais. Je pensais pouvoir la franchir sans encombre et les pieds au sec, sans trop m'en préoccuper, mais voilà qu'elle me montre que c'est toujours la nature qui a le dernier mot. Prends-toi ça dans les dents, gros naïf! À sept jours du printemps, patatras! La tempête annoncée devrait déposer... TROIS mètres de neige sur la Sierra dans les jours à venir.
Je vous traduis cet article du San Francisco Chronicle publié aujourd'hui et je pars pleurer...

Perrette
"Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes"...






Des pluies abondantes devraient améliorer la situation dans la nature
La succession de tempêtes imminente dans le nord de la Californie met en place un changement des règles du jeu pour la nature et la faune sauvage.
La plupart des prévisions annoncent 15 cm de pluie cette semaine sur la Baie. Le cumul pourrait être plus élevé dans les pièges à pluie tels que les lacs de  Lagunitas et Bon Tempe sur les pentes du Mont Tamalpais, dans Marin County.
Pour les contreforts de la Sierra, une prévision envisage 23 cm de pluie cette semaine. C'est virtuellement l'équivalent de la pluie mesurée dans le secteur pendant tout l'hiver.
Dans la Sierra Nevada, cela pourrait signifier 3 mètres de neige.
Après la sècheresse en décembre et janvier, les cumuls de pluie et de neige sont d'environ 30 à 50 % de la normale en Californie. Ça va changer.
On va avoir de l'humidité et les conséquences seront importantes:
- Chutes d'eau: une semaine de pluie va recharger les 25 chutes de la région et les maintenir pour des semaines.
- La Baie et le delta: Un déluge de pluie va adoucir l'eau de la Baie et arroser le delta. Le timing est parfait. Beaucoup de poissons doivent éclore d'ici un mois et le gibier d'eau s'est accouplé pour nicher. Des études ont montré que la réussite de la reproduction des poissons et des oiseaux est liée à la disponibilité d'eau douce.
- Fleurs sauvages: La recette pour avoir beaucoup de fleurs dans les collines de la Baie, en particulier à l'est, est une forte humidité du sol suivie de températures douces.
- Les lacs à proximité: Dans les lacs de Marin County, la capacité est à 76%. Dans toute la région, c'est le même tableau. On a maintenant espoir que beaucoup de lacs pourraient se remplir d'ici la fin du mois.
- Les lacs lointains: D'importantes chutes de pluie vont contribuer à mettre en état les lacs de loisirs d'ici juin.
- La vie sauvage: La survie des nouveaux-nés dépend sur l'eau douce à boire et les plantes, bourgeons et fleurs à manger. Une semaine de pluie massive au printemps peut tout affecter dans le bon sens.


Et les thru-hikers, on se demande comment ils seront affectés?????? Scrogneugneu.
En tout cas, c'est sûr, je suis affecté.

lundi 12 mars 2012

Pas d'évolution à Darwin

"A desert is a place without expectation."
Nadine Gordimer

"Un désert est un endroit où l'on n'attend rien".



Oui, je sais, le titre de ce billet est un peu facile... C'était difficile de résister, vous allez le voir. On parle de l'exemple de Darwin aujourd'hui dans le Los Angeles Times et il m'est apparu qu'il serait intéressant de vous le faire partager. Darwin montre en effet ce que peut être une "ville" américaine, à proximité du Pacific Crest Trail, notamment, pour ce qui m'occupe ces temps-ci. En réalité, Darwin n'est pas susceptible d'être une ville étape, c'est heureux, mais elle n'est pas si éloignée que ça du PCT. Et surtout, des Darwins, il y en a beaucoup dans l'Ouest américain.
Commençons par une question sémantique. L'ambiguité du terme de "ville" est liée au vocabulaire dont dispose l'Anglais américain. On a grosso modo deux mots, "city" et "town". Si je devais les définir de manière arithmétique, je dirais qu'au-delà de... 25 000 habitants (?), on a affaire à "city". En-deça, donc, et la fourchette est large, on ne dispose que de "town". Une ville, en Français, ce qui est encore plus flou. Village, hameau, bourg, inconnu au bataillon chez les Américains. "Town" recouvre tout ça d'un vaste manteau de pudeur. À Darwin, par exemple, un panneau à l'entrée de la "ville" indique que la population est de "50 or so", 50 habitants, grosso modo! A town...
Vous avez ci-dessous une image des faubourgs de Darwin, coincée (?) entre la Sierra Nevada et la Vallée de la Mort. Et le panneau qu'on peut y lire doit allumer tous les clignotants cérébraux d'alerte du thru-hiker en quête de ravitaillement. No gas or services... Pas de carburant ni de services à Darwin. Cela veut dire pas de nourriture, sous quelque forme que ce soit, de quelque qualité que ce soit, pas de téléphone (si, si), pas de douche, pas d'accès internet pour envoyer des nouvelles ou en recevoir. Bref, à Darwin, on est encore au Far-West, géographiquement  ET historiquement. La modernité ne les pas encore atteint. C'est évidemment la langue d'Ésope; on peut considérer que c'est une bonne chose si on cherche à échapper aux tourments de la vie dans un enfer tel que celui que peut parfois offrir Los Angeles. Mais c'est une calamité si vous êtes un thru-hiker affamé, ce qui est un pléonasme. Pas un oxymore.
Tout cela explique pourquoi le guide de Yogi qui vous annonce schématiquement ce que vous trouverez, et où, est une Bible incontournable du randonneur. Cela explique aussi pourquoi la mise à jour de ce magnifique blog risque dans les mois à venir de se faire de manière extrêmement aléatoire.
Je précise même qu'il y a de très grandes chances pour qu'à quelques dizaines de mètres de l'endroit où la photo ci-dessous a été prise, on tombe sur le panneau Darwin City Limits, entrée de l'agglomération de Darwin... Au milieu de nulle part. J'aperçois dans le lointain de la photo quelques Joshua Trees, ces cactus qui sont la marque distinctive du Désert de Mojave. Ils n'existent que là.





Darwin, centre ville.

Ces images me rappellent une anecdote du mois d'août dernier, quand Roger et moi sommes allés faire un tour dans l'Ouest pour attaquer REI et m'équiper ultra-léger en vue du PCT thru-hike qui est maintenant imminent.
Nous avons notamment longé la Sierra Nevada par son flanc est, le long de la 395, dans Owens Valley. Non loin de Darwin, donc.  Magnifique! Je ne m'en lasse pas. Ce sont des paysages qui me mettent les larmes aux yeux. La lumière cristalline caractéristique de l'Ouest, du fait de la sècheresse absolue de l'air. À votre droite la chaîne de hauts sommets de la Sierra, jusqu'au point d'orgue, la vue sur Mt Whitney depuis Lone Pine. À votre gauche, les étendues désertiques en direction de la Vallée de la Mort toute proche. L'immense vague de la montagne se brise dans l'océan du désert. Owens Valley a été transformée en désert par les captations d'eau de Los Angeles. On leur a laissé les cailloux et le sable. Et on traverse quelques "villes", des vraies, et... les autres. L'une d'entre elles s'appelle Cartago. Elle aurait pu s'appeler Darwin. Sur la carte, on lui a attribué le qualificatif de "town", ville. Le plus simple est de copier ce que j'écrivais dans mon journal, à propos de Cartago, en août 2011:

"À Cartago, je m'interroge: sur la carte, c'est censé être une ville et je pourrais, l'an prochain, être tenté d'y descendre pour ravitailler. Elle est au pied de la Sierra Nevada. Mais Cartago est un trou pourri comme seule l'Amérique sait en générer. Deux ou trois masures minables, un bistrot infâme, quelques carcasses de voitures, pas âme qui vive. Quelques mètres plus loin, une station service flambant neuve, au milieu de rien, du néant, sous le soleil brûlant, dans la banlieue de Cartago, Californie. Nous nous arrêtons pour faire le plein avant de nous engager vers la Vallée de la mort. Et celui-là accoste Roger en espagnol, toutes dents recouvertes d'or dehors. On dirait le méchant géant de Goldfinger, le film de James Bond, mais celui-ci n'est ni géant, ni méchant. Gobelet de café à la main, il commence à raconter sa vie à Roger, content de trouver quelqu'un à qui parler. Quand j'arrive, il bascule à l'anglais et continue. Il a l'intention d'ouvrir une boutique de pneus à Cartago, parce qu'il n'y en a pas. Certes, amigo, mais ce n'est guère étonnant, à dire vrai: à Cartago, tu l'auras remarqué, amigo, il n'y a rien, strictement rien et ton business plan me paraît un peu foireux. Hasta la vista, nous lance-t-il en nous quittant. Il est quand même bien américanisé déjà, vu sa facilité à engager la conversation avec des inconnus. Je suis inquiet, en revanche, de l'avenir de son commerce dans la banlieue de Cartago. Peut-être qu'en jetant des clous sur la 395..."

Roger et le futur chef d'entreprise de Cartago.

C'est d'ailleurs peut-être le moment ou jamais de vous proposer un autre extrait de ce journal de 2011, dans cette même Owens Valley.... Bishop, voilà une des villes sur la 395 où j'ai prévu d'aller ravitailler:

"Il est installé au bord de la route, à la sortie de Bishop, un sac à ses côtés. Je venais de parler à Roger de la nécessité, sur le PCT, de faire du stop régulièrement pour rejoindre les villes où ravitailler, ce qui ne doit pas toujours être facile. Nous nous arrêtons donc pour le prendre. Il n'a pas l'air très frais et son visage ravagé semble révéler un penchant certain pour la Budweiser. Il va à Mojave, à 180 miles de là. Nous n'y allons pas, mais nous allons l'avancer jusqu'à Lone Pine. Il m'explique qu'il s'est engueulé avec sa femme, qu'il a fait son sac et qu'il est parti. Il va prendre le bus Greyhound à Mojave pour rejoindre San Fernando, au nord de Los Angeles, où il espère trouver du travail. Personnellement, vu la gueule qu'il a, je me demande si ce n'est pas sa femme qui l'a foutu à la porte en lui jetant son sac par la fenêtre. Il a quand même l'air bien abattu.
Nous le laissons à la sortie de Lone Pine, devant l'impressionnant Mount Whitney, 4400 m d'altitude, le point culminant des États-Unis hors Alaska. Grandiose décor, la Sierra Nevada baignée dans une lumière invraisemblable, qui s'est arrachée d'une plaine plate comme une carpette, une carpette qui s'étend à perte de vue. Les grands espaces de l'Ouest, vertigineux. Un drôle d'univers, témoignage flagrant d'un sous-sol extrêmement perturbé par les chocs des plaques tectoniques. La ceinture de feu du Pacifique, la bien nommée. De gros blocs volcaniques noirs jonchent les... les quoi, au fait? Pas des pâturages, pas des champs, des espaces indéfinissables, arides, stériles, pelés, qu'on a eu la bonté de céder aux Indiens Shoshone et Paiute. Ça a dû leur faire plaisir. La route est un fil tendu au milieu de la plaine parsemée de croutes de sel et de buissons de tumbleweed, cet arbuste qui libère en séchant les boules qui roulent au vent dans les westerns dignes de ce nom."



Los Angeles Times, 11 mars 2012


Here on the shoulder of the information superhighway, smartphones turn stupid, streaming videos shrink to a trickle and a simple download drags like a flat tire.

Darwin is a former mining town cloistered in the high desert mountains between Death Valley National Park and the China Lake naval weapons testing center. Finding it isn't easy — a sign that marked the turnoff from California Highway 190 was stolen recently.

In Darwin, there is no food, gas or lodging — or any businesses, for that matter. There is one stop sign. People emerge from their mobile homes and reclaimed miner's shacks shortly after 11:30 each morning and walk to the post office to greet the mail's arrival.

A sign at the edge of town announces Darwin's population as "50 or so." It's actually about three dozen, and they are outnumbered 3 to 1 by abandoned cars. There are retirees, artists, loners, eccentrics — independent souls who've accepted that the price of living in California's tranquil outback is a 90-mile drive to the nearest shopping center.

"We're a little more than rural," said John Rothgeb, 67, who has lived in the desert since the late 1970s, first in his van before settling down in Darwin. "Frontier is more like it."

But the 21st century frontiersman needs more than food, water, shelter and elbow room. He needs connectivity. He needs high-speed Internet. And the federal government is spending billions to bring it to him.

Darwin is emblematic of the nation's digital divide — the disparity between those with broadband access and those suspended in the technological amber of the 1990s, with dial-up connections to the Web.

In 2000, just 3% of American adults used broadband at home, according to the Pew Internet & American Life Project. Today, about 60% do. Only 3% use dial-up.

The difference in performance is like that between a bullet train and a steam locomotive.

Want to stream movies on Netflix or video-chat on Skype in Darwin? Forget it. Check out Wal-Mart's weekly sales flier? Schedule an hour. Peruse the latest funny-cat videos onYouTube? The incessant buffering might induce a seizure.

Want to surf the Web while talking on the phone? Well, you can't.

"I understand that you have to give up certain things to live in a beautiful area like this," Rothgeb said. "But I didn't move here to get away from everybody."






Ici, au bord de l'autoroute de l'information, les téléphones portables deviennent stupides, les vidéos en streaming se transforment en ruisseau et un simple téléchargement se traîne comme un pneu à plat.
Darwin est une ancienne ville minière cloîtrée entre les montagnes désertiques du Parc National de la Vallée de la Mort et le centre d'essai d'armement de China Lake. La trouver n'est guère aisé —le panneau qui indiquait la bifurcation sur la 90 a été volé récemment.
À Darwin, il n'y a ni nourriture, ni carburant, ni logement, ni aucune entreprise, d'ailleurs. Il y a un seul  panneau "Stop". Les gens sortent de leur mobile homes ou de cabanes de mineurs squattées peu avant 11h 30 chaque matin et se rendent à la poste pour y attendre le courrier.
Un panneau à la lisière de Darwin annonce que la population est de "50 habitants, grosso modo". En réalité, c'est une trentaine, et les carcasses de voiture sont trois fois plus nombreuses. Il y a des retraités, des artistes, des solitaires, des excentriques — des âmes indépendantes qui ont accepté le fait que le coût de la vie dans un recoin paisible de Californie est un trajet de 150 kilomètres jusqu'au centre commercial le plus proche.
"Nous sommes un peu plus que ruraux", dit John Rothgeb, 67 ans, qui vit dans le désert depuis les années 1970, d'abord dans son fourgon, avant de s'installer à Darwin. "Ça ressemble plutôt à la Frontière".
Mais les pionniers du XXIe siècle ont davantage de besoins que simplement la nourriture, l'eau, un toit et de la place. Ils ont besoin d'être connectés. Ils ont besoin du haut débit. Et le gouvernement fédéral dépense des milliards de dollars pour le leur apporter.
Darwin est emblématique de la fracture numérique du pays — la disparité entre ceux qui disposent de l'accès au haut débit et ceux qui sont pris dans l'ambre des années 1990, avec des connections par modem.
En 2000, à peine 3% des Américains adultes utilisaient le haut débit chez eux, d'après le Pew Internet & American Life Project. Aujourd'hui, environ 60% le font. À peine 3% utilisent un modem.
La différence en termes de débit est celle entre un TGV et une locomotive à vapeur.
Vous voulez regarder un film en streaming sur Netflix ou bavarder en vidéo sur Skype à Darwin? Laissez tomber. Vous voulez vérifier les promos hebdomadaires chez Walmart? Prévoyez une bonne heure. Jeter un coup d'œil à des vidéos rigolotes sur YouTube? Les blocages incessants pourraient provoquer une attaque cérébrale.
Vous voulez surfer sur le net tout en téléphonant? Eh bien, c'est impossible.
"Je comprends bien que vous devez renoncer à certaines choses pour vivre dans un endroit aussi beau que celui-ci", dit Rothgeb."Mais je ne suis pas venu m'installer ici pour tout quitter".

dimanche 11 mars 2012

HYOH


"La conquête du superflu donne une excitation spirituelle plus grande que la conquête du nécessaire".
Gaston Bachelard




Une autre façon de parcourir le Pacific Crest Trail... Je ne suis pas vraiment certain d'adopter cette méthode. J'ai des carences certaines et définitives dans ce domaine. Ou alors, il faudrait que je prenne des cours. Mais vu que je serai dans l'avion dans VINGT JOURS... ✌
Bon, tant pis, je me contenterai de marcher, si tout va bien.


HYOH = Hike Your Own Hike, faites la randonnée qui vous convient. Chacun son truc, quoi.



samedi 10 mars 2012

Callahan's


"Je peux me défendre contre la méchanceté; je ne peux pas me défendre contre la gentillesse".
Francis Blanche



En Oregon, Ashland est une ville étape classique sur le PCT. Pas n'importe quel bled pourri: à Ashland a lieu chaque été le plus important festival d'Amérique du Nord consacré aux pièces de Shakespeare. Leur Avignon, leur Stratford-upon-Avon à eux. D'ailleurs, cette année, ils jouent en continu Romeo & Juliet, une pièce infiniment complexe, œuvre de pur génie, que je connais tout particulièrement. What's in a name?That which we call a rose by any other name would smell as sweet.  Absolument, totalement, définitivement génial. Vertigineux, même. J'irais bien voir Romeo & Juliet à Ashland cet été... Mais je m'égare. À proximité d'Ashland, il y a un hôtel-restaurant du nom de Callahan's. Et chez Callahan's, ils m'impressionnent, et en quelque sorte légitiment l'amour que j'ai pour les Américains et la formidable gentillesse et hospitalité dont ils font très souvent preuve. Leur générosité quasi génétique.
Alors, pour bien mesurer ce que vous allez lire ci-dessous, imaginez tout bêtement un hôtel touristique plutôt luxueux, dans lequel les chambres sont à des prix passablement stratosphériques. En bref, un lieu chicos. En face d'eux, une horde de randonneurs pouilleux. Sales, très, très sales. Puants, on les sent arriver à cent mètres. Et souvent fauchés. Vous êtes le patron de cet hôtel de grand standing. Croyez-vous vraiment que vous souhaiteriez favoriser, de quelque manière que ce soit, le rapprochement de cette "clientèle" très particulière avec votre établissement?

Ce qui change tout à votre manière de penser, c'est que vous êtes Américain. Et voilà donc ce qu'on trouve sur le site internet de l'hôtel Callahan... La traduction est en-dessous, comme d'hab. J'imagine que vous serez aussi surpris que moi, y compris par le ton, la gentillesse. J'ajoute que la direction de l'hôtel a fait savoir aux randonneurs du PCT, sans l'écrire sur leur site, qu'il ne fallait pas qu'ils soient rebutés par les tarifs officiels des chambres, que pour eux, c'était négociable...
Plus au nord, un autre semi-palace, Timberline Lodge, propose également ses repas aux hikers, dans leur luxueuse salle à manger, pour une somme dérisoire, quasi comique. Parce qu'ils sont randonneurs sur le PCT. Timberline Lodge, ce n'est pourtant pas vraiment une gargote ni un restau pour routiers tatoués en quête désespérée de clients: c'est cet hôtel qui a notamment servi de décor au film de Stanley Kubrick, The Shining, dans lequel Jack Nicholson, gardien pour l'hiver d'un palace fermé, se transforme en tueur psychopathe qui finit par poursuivre sa propre famille avec une hache.

Timberline Lodge
La bande annonce de The Shining, où l'on voit Timberline Lodge, dès les premières images. Pour le reste, j'espère vivement qu'à Timberline Lodge (Hôtel Overlook dans le film), où je compte bien m'arrêter pour dîner, on ne traite plus les clients de la même manière...

Mais revenons plutôt à Callahan's:

Callahan's Mountain Lodge


Bienvenue aux randonneurs du Pacific Crest Trail!

Callahan's Lodge est enchanté de se trouver sur votre chemin, que vous soyez un thru-hiker ou simplement en cours de brève randonnée.
Profitez de notre hospitalité: une grande limonade bien fraîche dégustée sur la terrasse, une des douze bières pression, un repas généreux des spaghetti classiques de Callahan's ou un steak cuit à votre goût. Ceux d'entre vous qui aspirent à une douche chaude, la possibilité de faire la lessive ou cherchent un endroit douillet pour passer la nuit ont trouvé le bon endroit.

[…]

Des services rien que pour vous!
Nous acceptons vos colis de ravitaillement. Écrivez simplement "Hiker" et "Votre nom" aux bons soins de Callahan's Lodge 7100 Old Highway 99 South Ashland, OR 97520
Soyez gentils de préciser votre date approximative d'arrivée sur le devant du colis.

Il y a une douche et une machine à laver rien que pour vous!
Si vous ne prévoyez pas de prendre une chambre chez nous (ce que vous ne regretteriez pas), vous pouvez vous enregistrer à l'accueil et obtenir les indications pour la douche et la lessive. On vous donnera du shampoing délicatement parfumé de qualité spa, de l'après-shampoing, de la lotion et un savon aux céréales. Ensuite, étalez votre sac de couchage sur la pelouse immense de Callahan's. Vous serez bercé par le bruit délicieux de la cascade.

Tout compris
Nous recevons et gardons votre colis de ravitaillement. À  votre arrivée, inscrivez-vous à l'accueil. Vous pouvez faire votre lessive (pas de sac de couchage, svp), prendre une douche chaude, monter votre tente où vous le voulez, et vous asseoir sur notre terrasse ou dans la salle à manger. Commandez une salade, un plat sans fond de spaghetti qui sera servi avec notre pain artisanal. Profitez de l'orchestre jusqu'à 21 h, peut-être plus tard. Vous dormirez comme un bébé, plus tard que d'habitude. À votre réveil (après 8h, svp) revenez prendre le petit déjeuner avec du bacon, des œufs, des fruits frais et autant de pancakes que vous pourrez en avaler.

Tout ça est à vous pour $40.


Note du traducteur: $40 = €30. Regardez bien la photo de l'hôtel. Boisson en terrasse, dîner, douche, lessive, emplacement pour camper, petit déjeuner, pour 30 euros...