vendredi 6 janvier 2012

États d'âme




"Plus je vieillis, plus je vois que ce qui ne s'évanouit pas, ce sont les rêves".
Jean Cocteau




Je viens d'être ému. Par la lecture du journal d'une randonneuse de la promo 2011. Katie, dite Toeprint.
Elle me pose des problèmes. Et je vais m'efforcer de vous expliquer pourquoi.
Depuis quelques semaines, je me bats avec la liste du matériel que je compte (ou pas) mettre dans mon sac. L'équation paraît pourtant simple. Pour un thru-hiker à peu près sain d'esprit (y en a-t-il vraiment?), le but est d'être hyper-ultra-léger et le moindre gramme est votre ennemi. Je suis donc régulièrement devant le tableur dans lequel j'ai entré tous les articles, et leur poids. Au bas des diverses configurations envisageables, j'ai le poids total, ce que je devrai me mettre sur le dos. La version trop lourde, la version beaucoup trop lourde, la version ultra-light qui ne me satisfait pas, la version encore trop lourde, celle dont je me dis que je pourrais en supporter le poids, sans évidemment savoir dans quel état je serais réellement au bout de quelques semaines de marche.
Mes états d'âme sont directement liés à ma conception de ce parcours qui m'attend. Mon objectif n'est pas seulement de marcher, le plus vite possible et donc le plus léger possible. Il est aussi (surtout?) de... témoigner? Garder des traces de ce cheminement, dont je sais déjà qu'il sera aussi intérieur. Même si je sais que le poids est un critère déterminant, compte tenu des distances quand même ahurissantes à couvrir en temps limité, et de l'effort que ça implique, ma priorité n'est pas — comme je l'ai vu récemment sur un site de rando ultra-légère — d'épater les copains qui veulent bien l'être en leur soumettant une liste absurde de matériel pour le PCT dont le poids total s'élève (?) à 2,5 kg. Ce jeu-là ne m'intéresse absolument pas. J'ai un peu la désagréable impression qu'on a affaire à une sorte d'intégrisme quasi talibanesque par lequel on cherche à vous faire passer pour un (vieux) con si vous n'êtes pas ultra-ultra-léger. Les photos de Warner Springs Monty au Monument 78 avec son sac micro tenu du bout du doigt, ça commence à m'agacer un peu. Il faudra quand même qu'on m'explique l'intérêt de se glorifier de ne porter que 2,5 kg. Et 5 kg, c'est franchement trop lourd? Et ça justifie de se cailler grave — voire de se mettre en danger — parce qu'on n'a rien à se mettre sur le dos? Le mantra de Warner Springs Monty, c'est "The fun goes up when the weight goes down." "Le plaisir augmente quand le poids diminue". Certes, mais mon plaisir à moi sera gravement altéré si je ne peux pas faire de photos décentes.
Mais, Hallelujah, je viens de découvrir un autre dingue furieux, dans mon genre, celui de la photo, qui sera également sur le PCT cette année. Et il a exactement les mêmes préoccupations que moi. Youpi! Je ne suis plus seul! Benjamin décrit très précisément ce que je ressens et cherche les mêmes (mauvaises) solutions. Comme il le dit: "Vous devez porter tout ce qu'il vous faut pour survivre. Maintenant, ajoutez-y 5 kilos." En plus, il compte attaquer en janvier pour prendre le temps de... faire des photos! Ah! Que c'est réconfortant de se dire qu'on n'est pas le seul dingue chez les autres dingues!
À propos, le plan de Benjamin, c'est éventuellement de faire un bouquin de photos sur le PCT. Voilà une idée kell'est intéressante!...

Ce qui sera vital pour moi, ce sera de faire les photos que je voudrais faire, d'écrire le journal que je voudrais parvenir à écrire ET de me sentir en sécurité relative. Ces deux activités pèsent leur poids. Dans ma tête et dans mon sac. L'appareil photo, tout d'abord. Je rumine depuis des semaines pour parvenir à trouver des arguments raisonnables pour NE PAS prendre mon boîtier chéri, qui est objectivement (ouaf, ouaf) très lourd. Mais je sais aussi, au bout de 40 ans de montagne, que je ne supporterai pas de me retrouver sur le PCT et de n'être pas en mesure de prendre des photos comme je le veux. Et n'oublions pas qu'il y a sur cette planète des gens qui tueraient père et mère et vendraient leur femme et leurs enfants pour disposer de mon matériel photo (Je les préviens charitablement: j'aurai un piolet bien affûté. De toute façon, un coup de boîtier sur le crâne suffirait à le leur fracasser, vu le poids de la bête.). Le laisser à la maison au moment même où je vais avoir 5 mois de liberté au paradis pour faire des photos serait le comble de l'absurde.
Quant à écrire, je pourrais me contenter d'un carnet et d'un stylo. Mais je ne suis pas sûr d'être satisfait. Et je réfléchis (amis thru-hikers, ne hurlez pas!) à l'idée de prendre mon MacBook Air (1 kg). Et le portable entraîne bien évidemment la nécessité d'avoir un système de production d'électricité solaire ad hoc. L'escalade infernale. Je sais, on pourrait me suggérer de me contenter d'un téléphone portable pour écrire, mais mes doigts de bricoleur cinglé font que j'appuie sur quatre touches à la fois sur ces claviers microscopiques. Et le portable servira(it) aussi à sauvegarder et traiter les photos.

Tout ça parce que dès que je parviens temporairement à me faire violence et à tenter d'être "raisonnable", je tombe sur un site de photos qui me met les larmes aux yeux (un exemple: www.vincentmunier.com). La photographie m'émeut. Et pour le journal — parce que l'écriture m'émeut aussi — celui de Katie me conforte dans l'idée de prendre le temps d'écrire, c'est-à-dire avant tout de réfléchir à cette expérience et au sens que je veux lui donner. Son journal témoigne de ce que je voudrais pouvoir faire.
Alors, il reste toujours la possibilité de prendre ce que je voudrais, dans certaines limites, toutefois, et de voir sur place ce qui se passera. C'est probablement ce que je vais faire, d'ailleurs. J'aurai toujours la possibilité de renvoyer à Rob ce qui me deviendra insupportable, ou ce qui s'avèrera irréaliste.
La vraie question hypothétique à laquelle il faut que je parvienne à répondre est celle-ci: au bout de 3 mois de marche, je n'en peux plus de porter cette charge de bourrin. Je dois choisir entre éliminer le matériel photo et le portable, ou renoncer à l'idée de parvenir à Manning Park. Qu'est-ce que je fais? Eh bien, c'est une réponse que je n'ai pas, ici, dans mon bureau. Et pourtant, comme le disait un thru-hiker sur le forum du PCT aujourd'hui, "nous" sommes pour la plupart des randonneurs qui seraient heureux d'atteindre le Canada, "même sur des moignons sanguinolents"...
Donc, je le revendique haut et fort: photographe qui marche, pas marcheur qui fait des photos.

En tout cas, je vous soumets un passage du journal de Katie, extrait de l'arrivée à Manning Park. Elle va me donner du mal, parce que c'est tellement bien écrit que c'est un peu compliqué à traduire à peu près fidèlement. Mais ça vaut la peine... Merci, Katie. Elle a 22 ans.







October 1. 4:30am.
It’s early in the morning, the time for night creatures, wandering dreams, and things barely familiar. I am in Manning Park, Canada, wide awake in a brightly lit ski resort lobby, contemporary hip-hop on the radio. I walked here from the border of Mexico, across the full expanse of my home country the United States, through mountains and deserts on my own two feet, four pairs of shoes, one backpack, five months. No sleep now, life is too strange for dreams.
I never knew I would finish until I was done. Until I rounded that insignificant bend in my never-ending trail, mid-sentence in some light-hearted conversation about Seinfeld, and suddenly realized I had stumbled into a clearing of trees with a soggy wooden monument at its center, the northern terminus of the Pacific Crest Trail.
The US-Canadian border is inverse to the US-Mexican border. Where in the south there is a solid, metal wall marking the divide, the north is defined by an absence of barrier, a long distinct line of cleared trees cutting through forested mountains. The PCT crosses in a valley, dropping 9 miles from its last rocky summit, the last and possibly most epic panoramic view of white-capped sawtooth mountain ranges for as far as one can see. The view is both majestic and intimidating for the foot-traveler. Until she realizes suddenly, with a mixture of relief and sadness, that it is simply a view, that the trail is on its last descent and the frozen wave tips of storm-tossed peaks are not there to be traversed, only gazed upon.
It was time to be finishing, I could feel that in the air and land, in my tired body and my restless mind. Around me the colors were beginning to change, the days shorten, the temperature chill. I walked through a few cold wet mornings and afternoons of rain, watched snow fall on the higher peaks and then walked through them too. The land was telling me it was time. On a climb out of Skykomish I strained my leg behind the knee and pushed through the next eight days in varying degrees of pain with no patience to rest the injury. I was feeling tired, worn out. My body was telling me it was time.
My restless mind is always looking forward and behind. While traversing the rocky, snow sprinkled ridges of the Cascade Mountains, my restless mind was already running over the slide show of pictures I would put together for friends and family, the conversations I would have about the journey now passed, what sort of hair-cut I should go for, what I’ll wear when I finally get home. I was frustrated with my restless mind, annoyed that it wasn’t allowing me to enjoy my last few days of epic beauty with a peaceful awareness, confused that I wasn’t feeling more, unable to comprehend that such a long journey was ending. Other thoughts too, like what the hell am I going back to. Where will I live. How will I make money. How will I keep my life-loving spirit exposed and activated? In short, what now?

1er octobre. 4 h 30 du matin
C'est le petit matin, l'heure des créatures nocturnes, des rêveries, des phénomènes étranges. Je suis à Manning Park, au Canada, bien éveillée dans un salon illuminé d'hôtel de station de ski. La radio passe du hip-hop. Je suis arrivée ici à pied depuis la frontière du Mexique, en traversant l'intégralité de mon pays, les États-Unis. J'ai traversé montagnes et déserts avec l'aide de mes deux pieds, quatre paires de chaussures, un sac à dos, et cinq mois. Impossible de dormir maintenant, la vie est trop bizarre pour les rêves.
Je n'ai jamais cru que j'y arriverais avant d'avoir vraiment terminé. Jusqu'à ce virage insignifiant sur mon sentier interminable,  et une phrase interrompue dans une conversation légère sur Seinfeld, où j'ai pris conscience que je venais d'entrer dans une clairière au milieu de laquelle se trouvait un monument de bois détrempé, le terminus nord du Pacific Crest Trail.
La frontière entre les États-Unis et le Canada est l'inverse de celle avec le Mexique. Là où, au sud, il y a un mur métallique massif pour marquer la limite, le nord se définit par l'absence de barrière, une longue ligne déboisée qui entaille la montagne couverte de forêts. Le PCT traverse une vallée, plonge sur 15 kilomètres depuis le dernier point culminant, le dernier panorama — peut-être le plus grandiose — de chaînes de montagnes enneigées déchiquetées à perte de vue. La vue est tout à la fois majestueuse et intimidante quand on voyage à pied. Jusqu'à ce qu'on comprenne tout à coup, avec soulagement et tristesse mêlées, que ce n'est qu'une vue, que le sentier aborde sa dernière descente et que la crête de vague gelée de ces montagnes tempétueuses n'est pas là pour être traversée, mais seulement admirée.
Il était temps de finir, je le sentais dans l'air et dans la nature, dans mon corps fatigué et mon esprit agité. Tout autour de moi, les couleurs commençaient à changer, les journées raccourcissaient, les températures baissaient. J'ai traversé quelques matins frisquets et humides, quelques après-midis pluvieux, regardé la neige tomber sur les sommets avant d'avoir à les franchir aussi. Le paysage me disait qu'il était temps. Dans l'ascension après Skykomish, je me suis tordu la jambe et j'ai continué pendant huit jours avec divers degrés de souffrance, sans avoir la patience de me soigner par le repos. Je me sentais épuisée, usée. Mon corps me disait qu'il était temps.
Mon esprit agité ne cessait de se projeter dans le futur ou le passé. Tout en traversant les crêtes rocheuses saupoudrées de neige des Cascades, mon esprit perturbé ne cessait de parcourir le diaporama que je monterais pour les amis et la famille, d'envisager les conversations que j'aurais sur cette randonnée une fois terminée, ou la coupe de cheveux que je devrais choisir, ce que je porterais en rentrant enfin à la maison. J'étais frustrée de cette agitation, contrariée qu'elle ne me laisse pas savourer les derniers jours de grandiose beauté dans la sérénité, confuse de ne pouvoir ressentir davantage, incapable de mesurer qu'un aussi long voyage s'achevait. D'autres pensées aussi, comme dans quoi diable vais-je me retrouver. Où vais-je vivre. Comment vais-je gagner ma vie. Comment vais-je maintenir mon amour de la vie intact. En bref, et maintenant?

1 commentaire:

  1. Je ne te lis pas quotidiennement mais le lien en dessous de la signature dans ton mail m'a donné envie. Je voulais juste te remercier pour les deux liens que tu donnes dans ce passage à savoir la randonneuse et le photographe. L'extrait du journal de la première est vraiment sublime et je comprends qu'il te fasse trépigner d'impatience et les photos du second sont magnifiques...

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